Personnalité des fourmis

Alain Lenoir mis à jour 18-Mai-2018

En étudiant la division du travail chez les fourmis on a  découvert qu'il existait une grande variabilité dans la colonie, appelée idiosyncrasie. Cette idée revient dans l’actualité sous la notion de personnalité : individus qui présentent un comportement singulier régulier (Animal personality: individuals within a population exhibit consistency in a single behavior). On trouve cela chez les vertébrés bien sûr chez les mammifères mais aussi chez les oiseaux (Spée 2013). On parle aussi de « syndrome comportemental », impossible à traduire (Behavioural syndrome: Individuals within a population exhibit consistency/correlation in two or more functionally different behaviours). Voir les revues de Jandt et al 2013, Jeanson R. and A. Weidenmüller (2013).

La personnalité animale devient à la mode chez les invertébrés puisqu’on la décrit chez les fourmilions (Alcalay et al. 2014), le bernard l’hermitte (Courtene-Jones and Briffa 2014), l’anémone de mer Actinia equina (Foster and Briffa 2014), le gerris (water striders) (Wey et al. 2015). Chez les araignées sociales Stegodyphus dumicola on reconnait des téméraires et des timides, la composition du groupe est importante dans la mise en place des stratégies de foraging (Keiser and Pruitt 2014) ou de défense contre des fourmis prédatrices comme les Anoplolepis custodiens (Wright et al 2016). Chez les cloportes on trouve des « calmes » et d’autres « excités » (Broly and Deneubourg 2015; Morin 2015). Les colonies de Camponotus aethiops comportent des individus qui sont des explorateurs rapides ou lents (d'Ettorre et al 2017). Même dans les espèces parthénogénétiques comme Strumigeny membranifera tous les individus pourtant de même clone sont différents dans leurs choix de solutions sucrées (Hasegawa et al 2018, voir Tassart 2018). La perception du comportement animal est en train de changer, on n'hésite plus à parler de "l'intelligence des animaux, leurs émotions, leur personnalité.. de la personnalité des requins et des fourmis " (Georgesco 2018 qui parle du livre de Norin Chai, vétérinaire au jardin des plantes à Paris "Sagesse animale") : "Certaines fourmis peuvent adopter une attitude "extravertie" et dynamique, d'autres un tempérament plus discret, voire craintif. Certaines seront protectrices et aux petits soins pour leurs larves, d'autres seront carrément négligentes. Tel est le constat." (p. 116) ... " Descartes, notre cher Descartes, se trompait donc doublement. Les animaux ne sont pas des machines, monsieur le philisophe. Mais en plus, de votre chien familier jusqu'à la fourmi qui ramasse les miettes de votre repas, chacun a sa petite personnalité." (p. 118).


On commence à chercher les bases de ces différences chez les abeilles où des gènes s'expriment différemment chez les audacieuses, donc des mécanismes épigénétiques (Le Monde 2012).

Dans les colonies d’insectes sociaux il existe des élites « keystone individuals » (Modlmeier et al 2014). On les trouve par exemple lors du déménagement chez Temnothorax avec des tandem leaders (Sasaki et al. 2015).

Peter Wohlleben, forestier en Allemagne, dans son livre "La vie secrète des arbres" n'hésite pas à comparer la forêt à un superorganisme et même "une forêt héberge aussi des individualistes réfractaires à toute idée de collaboration." (p.23).

Personnalité de la colonie
L’idiosyncrasie apparait aussi au niveau des colonies qui peuvent avoir une personnalité, par exemple chez les araignées sociales (Modlmeier et al. 2014). Chez Temnothorax longispinosus parasitée par Protomognathus americanus, la présence ou non du parasite modifie la personnalité des individus et donc de la colonie (Keiser et al. 2015). Récemment Blight a trouvé que les colonies d’Aphaenogaster senilis ont des caractéristiques particulières, certaines sont plus audacieuses (Asher 2015; Blight et al. 2015). Norin Chai a repris cette idée dans son livre "Sagesse animale", mais avec une erreur, il considère la personnalité des fourmis alors que Blight (groupe de Boulay) parlait de la personnalité des colonies (Georgesco 2018, Chai 2018). Chai parle aussi de la personnalité de la fourmilière "Chaque ensemble lui-même, chaque termitière, chaque fourmilière a sa singularité, son odeur. Chacune est faite de l'addition de centaines de milliers d'individus avec leurs particularités." (p. 118).

Rémy Chauvin dans son livre "Dieu des fourmis, Dieu des étoiles" écrivait déjà que "la fourmilière ou la ruche est une individualité" (Pdf). On vient de retrouver cette idée de personnalité de colonie chez des Azteca constructor qui vivent sur des Cecropia à Panama où les colonies sont plus ou moins agressives, certaines étant même qualifiées de "dociles" (Marting et al 2018, voir Ikonicoff 2017).

Voir
- Georgesco, F. (2018). Nous avons appris à voir ce que nous avons sous les yeux. Entretien avec Norin Chai. Le Monde 10-11 mai 2018. p. 3. Pdf
- Ikonicoff, R. (2017) Tels des individus, les "superorganismes" ont une personnalité. science-et-vie.com, 14 décembre 2017, p. https://www.science-et-vie.com/nature-et-enviro/tels-des-individus-les-superorganismes-ont-une-personnalite-10140. Pdf
- Le Monde (2012). La personnalité des abeilles exploratrices trahie par l'ADN. Le Monde Science et Technologie 10 mars 2012. Pdf
- Spée, M. (2013). Les animaux aussi n'en font qu'à leur tête. Le Monde Science & Médecine. 5 juin 2013. Pdf
- Tassart, A.-S. (2018) Même dans une colonie de clones, chaque fourmi a ses propres goûts. sciencesetavenir.fr, 16 février 2018, https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/insectes/meme-dans-une-colonie-de-clones-chaque-fourmi-a-ses-propres-gouts_121280. Pdf


- Asher, C. (2015) Ants have group-level personalities, study shows. Science, p. DOI: 10.1126/science.aad1684. http://news.sciencemag.org/plants-animals/2015/08/ants-have-group-level-personalities-study-shows
- Blight, O., G. Albet Díaz-Mariblanca, X. Cerdá and R. Boulay (2015). A proactive–reactive syndrome affects group success in an ant species. Behavioral Ecology 27: 118-125. 10.1093/beheco/arv127
- Broly, P. and J.-L. Deneubourg (2015). Behavioural Contagion Explains Group Cohesion in a Social Crustacean. PLoS Comput Biol. 11: e1004290. 10.1371/journal.pcbi.1004290
- Chai, N. (2018). Sagesse animale, Stock. 270p. La page sur la personnalité des fourmis avec les travaux du groupe Boulay Pdf
- Chauvin, R. (1988). Dieu des fourmis. Dieu des étoiles, Le Pré aux Clercs, 250 p.
- d’Ettorre, P., C. Carere, L. Demora, P. Le Quinquis, L. Signorotti and D. Bovet (2017). Individual differences in exploratory activity relate to cognitive judgement bias in carpenter ants. Behavioural Processes 134: 63-69. http://dx.doi.org/10.1016/j.beproc.2016.09.008
- Foster, N. L. and M. Briffa (2014). Familial strife on the seashore: Aggression increases with relatedness in the sea anemone Actinia equina. Behavioural Processes. 103: 243-245. http://dx.doi.org/10.1016/j.beproc.2014.01.009
- Hasegawa, E., S. Watanabe, Y. Murakami and F. Ito (2018). Adaptive phenotypic variation among clonal ant workers. Royal Society Open Science 5(2). 10.1098/rsos.170816. Libre de droits
- Keiser, C. N. and J. N. Pruitt (2014). Personality composition is more important than group size in determining collective foraging behaviour in the wildp.
- Marting, P. R., W. T. Wcislo and S. C. Pratt (2018). Colony personality and plant health in the Azteca-Cecropia mutualism. Behavioral Ecology 29(1): 264-271. 10.1093/beheco/arx165
- Modlmeier, A., N. Forrester and J. Pruitt (2014). Habitat structure helps guide the emergence of colony-level personality in social spiders. Behavioral Ecology and Sociobiology. 68: 1965-1972. 10.1007/s00265-014-1802-z
- Morin, H. (2015). Le calme contagieux du cloporte. Le Monde Science & Médecine. 17 juin, p.7.
- Sasaki, T., B. Colling, A. Sonnenschein, M. Boggess and S. Pratt (2015). Flexibility of collective decision making during house hunting in Temnothorax ants. Behavioral Ecology and Sociobiology. 69: 707-714. 10.1007/s00265-015-1882-4
- Wey, T., A. Chang, S. Fogarty and A. Sih (2015). Personalities and presence of hyperaggressive males influence male mating exclusivity and effective mating in stream water striders. Behavioral Ecology and Sociobiology. 69: 27-37. 10.1007/s00265-014-1814-8
- Wright, C. M., C. N. Keiser and J. N. Pruitt (2016). Colony personality composition alters colony-level plasticity and magnitude of defensive behaviour in a social spider. Animal Behaviour 115: 175-183. http://dx.doi.org/10.1016/j.anbehav.2016.03.002