Personnalité des fourmis - La paresse - un sujet à la mode !!  

Alain Lenoir mis à jour 16-Déc-2020    

Henri Verron fut précurseur dans l’étude de la division du travail chez les insectes sociaux. Il a ainsi montré avec son technicien Serge Barreau que les fourmis présentent une grande variabilité de comportements individuels dans un olfactomètre. Certains individus sont toujours très réactifs, d’autres jamais. On parle d'idiosyncrasie. On parlera plus tard « d’élites » hyper-réactifs (Verron 1973). Meudec (1973) a fait des observations semblables chez Tapinoma erraticum. Cette idée revient dans l’actualité sous la notion de personnalité : individus qui présentent un comportement singulier régulier (Animal personality: individuals within a population exhibit consistency in a single behavior). On trouve cela chez les vertébrés bien sûr chez les mammifères mais aussi chez les oiseaux (Spée 2013). On parle aussi de « syndrome comportemental », impossible à traduire (Behavioural syndrome: Individuals within a population exhibit consistency/correlation in two or more functionally different behaviours). Voir les revues de Jandt et al 2013, Jeanson R. and A. Weidenmüller (2013). Dans les colonies d’insectes sociaux il existe des élites « keystone individuals » (Modlmeier et al 2014) qui font la majeure partie du travail. On les trouve par exemple lors du déménagement chez Temnothorax avec des tandem leaders (Sasaki et al. 2015). Mais on trouve aussi bien sûr des paresseuses ! Chez Aphaenogaster senilis, ce sont seulement un petit nombre d'ouvrières à personnalité spécifique qui utilisent des débris pour transporter des liquides (Maak et al 2020). (voir Division du travail et Fourmi travailleuse)

La personnalité animale devient à la mode chez les invertébrés puisqu’on la décrit chez les fourmilions (Alcalay et al. 2014), le bernard l’hermitte (Courtene-Jones and Briffa 2014), l’anémone de mer Actinia equina (Foster and Briffa 2014), le gerris (water striders) (Wey et al. 2015), le cafard Periplaneta americana (Planas-Sitja et al 2018, Planas-Sitja 2020). Chez les araignées sociales Stegodyphus dumicola on reconnait des téméraires et des timides, la composition du groupe est importante dans la mise en place des stratégies de foraging (Keiser and Pruitt 2014) ou de défense contre des fourmis prédatrices comme les Anoplolepis custodiens (Wright et al 2016). Chez les cloportes on trouve des « calmes » et d’autres « excités » (Broly and Deneubourg 2015; Morin 2015).

Charles Turner sort de l'ombre (1867-1923). Grand savant qui a touché plein de domaines, il avait déjà présenté la notion d'individualité. "C'est un domaine à la mode depuis une trentaine d'années... mais à cette époque, lui affirmait, travaux à l'appui, que , comme nous, les animaux étaient tous différents. Il le disait dans son article sur les araignées, il avait 25 ans." (Herzberg 2020).

Chez les fourmis aussi on redécouvre cet aspect de personnalité. Les colonies de Camponotus aethiops comportent des individus qui sont des explorateurs rapides ou lents (d'Ettorre et al 2017). Même dans les espèces parthénogénétiques comme Strumigeny membranifera tous les individus pourtant de même clone sont différents dans leurs choix de solutions sucrées (Hasegawa et al 2018, voir Tassart 2018). Dans des tests d'agression de la fourmi d'Argentine envers Tapinoma sessile, certaines sont très agressives alors que d'autres ne le sont pas du tout et elles le restent sur plusieurs jours (Neumann et al 2019).

La perception du comportement animal est en train de changer, on n'hésite plus à parler de "l'intelligence des animaux, leurs émotions, leur personnalité.. de la personnalité des requins et des fourmis " (Georgesco 2018 qui parle du livre de Norin Chai, vétérinaire au jardin des plantes à Paris "Sagesse animale") : "Certaines fourmis peuvent adopter une attitude "extravertie" et dynamique, d'autres un tempérament plus discret, voire craintif. Certaines seront protectrices et aux petits soins pour leurs larves, d'autres seront carrément négligentes. Tel est le constat." (p. 116) ... " Descartes, notre cher Descartes, se trompait donc doublement. Les animaux ne sont pas des machines, monsieur le philisophe. Mais en plus, de votre chien familier jusqu'à la fourmi qui ramasse les miettes de votre repas, chacun a sa petite personnalité." (p. 118). La personnalité des animaux toujours dans l'actualité : c'est ainsi que l'on pense que les requins mangeurs d'homme seraient des individus déviants qui ont appris jeunes à apprécier ce type de proie (Chavance 2018).

Un long article dans Science et Vie de Décembre porte sur la personnalité des insectes et autres invertébrés pour 5 caractères (audace / prudence, activité / sédentarité, curiosité / indifférence, sociabilité / asociabilité et agressivité / docilité) et les conséquences sur les écosystèmes encore peu connues. Même les bactéries ont aussi leur caractère (Nouyrigat 2019). Personnalités (sans jeu de mot) sur les insectes sociaux citées dans ce texte: Jean-Louis Deneubourg, Martin Giurfa, Patrizia d'Ettorre, Olivier Blight. Quelques pages : les cafards (Planas-Sitja et al 2018, Planas-Sitja 2020), la fourmi d'Argentine et les abeilles (une expérience à 7 jours qui les rend "asociales", exagéré, elles sont tout simplement indifférentes).

La division du travail chez les fourmis est pour Frank (2020) expliquée par 3 causes : la taille, l'âge et le seuil de réponse (p.27-28). C'est intéressant cette notion, c'est une manière de parler de la variabilité individuelle, que l'on qualifie actuellement de personnalité.

On commence à chercher les bases de ces différences chez les abeilles où des gènes s'expriment différemment chez les audacieuses, donc des mécanismes épigénétiques (Le Monde 2012).

Personnalité de la colonie
Rémy Chauvin dans son livre "Dieu des fourmis, Dieu des étoiles" écrivait déjà que "la fourmilière ou la ruche est une individualité" (Pdf).
L’idiosyncrasie apparait aussi au niveau des colonies qui peuvent avoir une personnalité, par exemple chez les araignées sociales (Modlmeier et al. 2014). Chez Temnothorax longispinosus parasitée par Protomognathus americanus, la présence ou non du parasite modifie la personnalité des individus et donc de la colonie (Keiser et al. 2015). Récemment Blight a trouvé que les colonies d’Aphaenogaster senilis ont des caractéristiques particulières, certaines sont plus audacieuses (Asher 2015; Blight et al. 2015). Norin Chai a repris cette idée dans son livre "Sagesse animale", mais avec une erreur, il considère la personnalité des fourmis alors que Blight (groupe de Boulay) parlait de la personnalité des colonies (Georgesco 2018, Chai 2018). Chai parle aussi de la personnalité de la fourmilière "Chaque ensemble lui-même, chaque termitière, chaque fourmilière a sa singularité, son odeur. Chacune est faite de l'addition de centaines de milliers d'individus avec leurs particularités." (p. 118). Les colonies d'abeilles aussi ont une personnalité (Darmaillacq et Lévy 2019 p. 239, Wray et al 2011). On vient de trouver la personnalité de colonies chez les fourmis Azteca constructor qui vivent sur des Cecropia à Panama où les colonies sont plus ou moins agressives, certaines étant même qualifiées de "dociles" (Marting et al 2018, voir Ikonicoff 2017).

Divers
- Baptiste Coulmont (Le Monde 29 août 2018) rappelle une scène de La vie de Brian dans les Monty Python (1979) où Brian, pris à tort pour le Christ, cherche à se débarrasser de ses fidèles : "Vous êtes tous différents !". Oui les fourmis aussi sont toutes différentes ! voir le texte
- Peter Wohlleben, forestier en Allemagne, dans son livre "La vie secrète des arbres" n'hésite pas à comparer la forêt à un superorganisme et même "une forêt héberge aussi des individualistes réfractaires à toute idée de collaboration." (p.23).

Voir
- Chai, N. (2018). Sagesse animale, Stock. 270p. La page sur la personnalité des fourmis avec les travaux du groupe Boulay Pdf
- Darmaillacq, A.-S. and F. Lévy (2019). Éthologie animale. Une approche biologique du comportement Seuil. 334p.
- Frank, E. T. (2020). Combattre, sauver, soigner. Une histoire de fourmis, CNRS éditions.
- Georgesco, F. (2018). Nous avons appris à voir ce que nous avons sous les yeux. Entretien avec Norin Chai. Le Monde 10-11 mai 2018. p. 3. Pdf
- Herzberg, N. (2020). Charles Turner, pionnier noir oublié de la cognition animale. Le Monde 16 décembre 2020. p.30. Pdf
- Ikonicoff, R. (2017) Tels des individus, les "superorganismes" ont une personnalité. science-et-vie.com, 14 décembre 2017, p. https://www.science-et-vie.com/nature-et-enviro/tels-des-individus-les-superorganismes-ont-une-personnalite-10140. Pdf
- Le Monde (2012). La personnalité des abeilles exploratrices trahie par l'ADN. Le Monde Science et Technologie 10 mars 2012. Pdf
- Spée, M. (2013). Les animaux aussi n'en font qu'à leur tête. Le Monde Science & Médecine. 5 juin 2013. Pdf
- Tassart, A.-S. (2018) Même dans une colonie de clones, chaque fourmi a ses propres goûts. sciencesetavenir.fr, 16 février 2018, https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/insectes/meme-dans-une-colonie-de-clones-chaque-fourmi-a-ses-propres-gouts_121280. Pdf

- Asher, C. (2015) Ants have group-level personalities, study shows. Science, p. DOI: 10.1126/science.aad1684. http://news.sciencemag.org/plants-animals/2015/08/ants-have-group-level-personalities-study-shows
- Blight, O., G. Albet Díaz-Mariblanca, X. Cerdá and R. Boulay (2015). A proactive–reactive syndrome affects group success in an ant species. Behavioral Ecology 27: 118-125. 10.1093/beheco/arv127
- Broly, P. and J.-L. Deneubourg (2015). Behavioural Contagion Explains Group Cohesion in a Social Crustacean. PLoS Comput Biol. 11: e1004290. 10.1371/journal.pcbi.1004290
- Chauvin, R. (1988). Dieu des fourmis. Dieu des étoiles, Le Pré aux Clercs, 250 p.
-
Chavance, Y. 2018. Mieux identifier les requins mangeurs d'hommes. Le Monde Science et Médecine 21 novembre 2018. p. 2
- d’Ettorre, P., C. Carere, L. Demora, P. Le Quinquis, L. Signorotti and D. Bovet (2017). Individual differences in exploratory activity relate to cognitive judgement bias in carpenter ants. Behavioural Processes 134: 63-69. http://dx.doi.org/10.1016/j.beproc.2016.09.008
- Foster, N. L. and M. Briffa (2014). Familial strife on the seashore: Aggression increases with relatedness in the sea anemone Actinia equina. Behavioural Processes. 103: 243-245. http://dx.doi.org/10.1016/j.beproc.2014.01.009
- Hasegawa, E., S. Watanabe, Y. Murakami and F. Ito (2018). Adaptive phenotypic variation among clonal ant workers. Royal Society Open Science 5(2). 10.1098/rsos.170816. Libre de droits
- Keiser, C. N. and J. N. Pruitt (2014). Personality composition is more important than group size in determining collective foraging behaviour in the wildp.
- Maák, I., G. Roelandt and P. d'Ettorre (2020). A small number of workers with specific personality traits perform tool use in ants. eLife 9:e61298. doi: http://dx.doi.org/10.1016/j.anbehav.2016.11.005.
- Marting, P. R., W. T. Wcislo and S. C. Pratt (2018). Colony personality and plant health in the Azteca-Cecropia mutualism. Behavioral Ecology 29(1): 264-271. 10.1093/beheco/arx165
- Meudec, M. (1973). Note sur les variations individuelles du comportement de transport du couvain chez les ouvrières de Tapinoma erraticum Latr. Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, Paris, ser. D 277: 357-360.
-
Nouyrigat, V. (2019). Insectes. A chacun sa personalité. Science et Vie 1227: p. 64-82.
- Modlmeier, A., N. Forrester and J. Pruitt (2014). Habitat structure helps guide the emergence of colony-level personality in social spiders. Behavioral Ecology and Sociobiology. 68: 1965-1972. 10.1007/s00265-014-1802-z
- Morin, H. (2015). Le calme contagieux du cloporte. Le Monde Science & Médecine. 17 juin, p.7.
- Neumann, K. M. and N. Pinter-Wollman (2019). Collective responses to heterospecifics emerge from individual differences in aggression. Behavioral Ecology 30(3): 801-808. 10.1093/beheco/arz017
- Planas-Sitjà, I., S. C. Nicolis, G. Sempo and J.-L. Deneubourg (2018). The interplay between personalities and social interactions affects the cohesion of the group and the speed of aggregation. PLOS ONE 13(8): e0201053. 10.1371/journal.pone.0201053
- Planas-Sitjà, I. (2020). Personality variation improves collective decision-making in cockroaches. Behavioural Processes: 104147. doi: https://doi.org/10.1016/j.beproc.2020.104147.
- Sasaki, T., B. Colling, A. Sonnenschein, M. Boggess and S. Pratt (2015). Flexibility of collective decision making during house hunting in Temnothorax ants. Behavioral Ecology and Sociobiology. 69: 707-714. 10.1007/s00265-015-1882-4
- Verron, H. (1973). Comportement olfactif de Lasius niger. Insectes Sociaux 20: 65-70.
- Wey, T., A. Chang, S. Fogarty and A. Sih (2015). Personalities and presence of hyperaggressive males influence male mating exclusivity and effective mating in stream water striders. Behavioral Ecology and Sociobiology. 69: 27-37. 10.1007/s00265-014-1814-8
- Wray, M. K., H. R. Mattila and T. D. Seeley (2011). Collective personalities in honeyee colonies are linked to colony fitness. Animal Behaviour 81: 559-568.
- Wright, C. M., C. N. Keiser and J. N. Pruitt (2016). Colony personality composition alters colony-level plasticity and magnitude of defensive behaviour in a social spider. Animal Behaviour 115: 175-183. http://dx.doi.org/10.1016/j.anbehav.2016.03.002