Lasius niger - Fourmi noire des jardins
Lasius niger - Petite fourmi noire des jardins (Black garden ant)  

                 

Alain Lenoir mis à jour 19-Jui-2023

Lasius niger est une espèce cosmopolite dans les régions paléarctiques, que l'on rencontre aussi bien en milieux boisés qu'ouverts ou urbains. Elle niche dans le sol, sous les pierres ou dans les branches mortes. Les colonies adultes comprennent environ 5 000 individus et jusqu'à 10 000 lorsqu’elles produisent des sexués. Les ouvrières brun-noir sont monomorphes et mesurent 3-4 mm, les reines atteignant 7 à 9 mm (jusqu'à 16mm en pleine période de ponte) et les mâles ne dépassant pas 4,5 mm (Gaspar, 1971). Les ouvrières sont omnivores, elle se nourrissent de miellat et autres substances sucrées, et aussi de petits invertébrés. L'élevage des pucerons les rend parfois nuisibles dans les jardins. Elles peuvent rentrer dans les maisons.

Il y a d'autres espèces de Lasius noires difficiles à distinguer : L. alienus en milieu plus sec, L. grandis et L. cinereus qui remplacent L. niger dans le sud de la France et l'Espagne, L. platythorax qui remplace L. niger en forêt (voir le guide des fourmis de France p. 104-105 et Fourmis de France, Seifert 1991). Appelée aussi Fourmi brune par Bellmann (1999, p. 91). Tout sur les fourmis Lasius : voir Quque dans Encyclopedia of social insects de C. Starr (2021) (texte). On peut séparer L. niger de L. platythorax par les HCs (Wittke et al 2022).

Taxonomie des Lasius, avec notre ami Xavier Espadaler. Lasius niger est une "pest species" en Europe selon les auteurs, ce qui n'est pas évident selon moi, et est introduite en Amérique du Nord. Les analyses génétiques et morphométriques portent sur de nombreuses espèces paléarctiques et néarctiques. Elles montrent qu'il y a une autre espèce L. ponderosae sp. nov. (Schar et al 2023).

L'essaimage se produit par jours chauds entre juillet et août, l'accouplement a lieu en vol et chaque femelle peut être fécondée par plusieurs mâles (Forel, 1921; Lenoir 1979 p. 94). La reine fécondée perd ses ailes très rapidement. La fondation est généralement claustrale et très souvent pléométrotique (association de plusieurs reines), mais la nouvelle colonie devient par la suite monogyne (une seule reine) (au plus tard au printemps suivant), car les reines surnuméraires s'entretuent ou sont éliminées par les ouvrières (Lenoir, 1979, p. 99, Fjerdinstad et al 2003 qui trouvent par la génétique quelques colonies oligogynes). Dans les fondations on trouve des ouvrières naines, issues de cocons plus petits que dans les colonies matures (cocons en fondation de 2 à 2,4mm, versus 2,8 - 3,3mm) (Lenoir 1979 p. 98). Voir plus sur les fondations de L. niger.

Lasius niger est une fourmi opportuniste, mais se nourrit principalement de miellat produit par des pucerons qui sont élevés sur des plantes à l'air libre ou dans les galeries du nid. Ces mêmes pucerons peuvent servir de nourriture protéique, mais L. niger consomme le plus souvent divers insectes morts. Par ailleurs, les sécrétions des nectaires extrafloraux de certaines plantes et des graines à élaïosomes peuvent être exploitées.

Voir plus sur L. niger dans L'Odyssée des fourmis, par Audrey Dussutour et Antoine Wystrach (2022) ("Manon des sources", p.149).

Division du travail
Les faibles variations de tailles des ouvrières ne semblent pas être à la base de leurs spécialisations comportementales. L'âge apparaît comme le facteur majeur dans le polyéthisme, les ouvrières jeunes étant globalement employées à l'intérieur du nid et les plus âgées aux tâches extérieures. Cependant, l'expérience individuelle est déterminante, le devenir des ouvrières semblant dépendre au moins en partie des tâches et expériences sociales vécues pendant les premiers jours de leur existence adulte (Lenoir, 1979).
Detrain et al (2019) ont étudié la division du travail chez 3 groupes de fourmis qui font des tâches extra-nidales : des scouts qui explorent des aires nouvelles et non marquées, des patrouilleuses non recrutées qui marchent à proximité du nid et des recrutées qui sont des fourageuses temporaires. Ces fourmis ont des réponses différentes à l'odeur coloniale et à suivre une piste. La régulation des tâches à l'extérieur du nid est donc liée à la réactivité des fourmis.
Au laboratoire de Laurent Keller à Lausanne, Danielle Mersch a marqué les fourmis Lasius niger avec un code-barre de couleurs et les a suivies pendant plus de 40 jours (Mersch et al 2013). Ensuite Nathalie Stroeymeyt dans cette même équipe a marqué individuellement les fourmis de 22 colonies avec des tags (4266 fourmis marquées) (Stroemeyt et al 2018). Voir Marquage des fourmis.

Quque (et al 2020) ont étudié les trophallaxies sur 62 colonies sans reine de 11 à 120 ouvrières. Les ouvrières sont marquées avec un tag QR code qui pèse 5% de son poids. Les trophallaxies sont liées aux fourageuses qui disséminent la nourriture dans la colonie aux "domestiques" (fourmis internes), elles augmentent s'il y a des larves à nourrir. Il y a des "domestiques" intermédiaires entre les fourageuses et les autres domestiques. Il y a un réseau où les échanges ne se font pas au hasard mais selon le type "hiérarchique" des spécialistes des réseaux. Cela me rappelle le temps de ma thèse où j'ai fait ce genre de manips.. mais sans les technologies modernes et juste avec des analyses de correspondance comme stats...

Chez Lasius niger la division du travail est abordée par l'étude de l'holométabole protéique à Strasbourg (Quque et al 2019, Quque et al 2021). Les auteurs ont étudié les reines (qui vivent très longtemps), les ouvrières et les fourrageuses. Les reines ont moins de métabolites pour l'immunité (cela avait déjà été vu dans l'article de 2019) et elles n'ont pas de métabolites liés à la reproduction (explication ?). Les fourrageuses ont plus de molécules liées au stress et à l'immunité (environnement plus dangereux). Les ouvrières intra-nidales ont plus de métabolites liés à la digestion. La longévité serait liée à des molécules que je ne connais pas comme des sirtuines (enzymes du métabolisme cellulaire permettant l'épigénétique), le FOXO (un gène de la longévité..).

L. niger pratique le recrutement de masse (Lenoir, 1979). La phéromone de piste est produite dans une dilatation de l'intestin postérieur, l'ampoule rectale, et son composant principal est la mélléine 6 (3,4 dihydro-8-hydroxy-3,5,7-trimethylisocoumarine) (Bestmann, 1992). Cette phéromone de piste est déposée de manière discontinue et la durée de vie d’un dépôt de phéromone individuel moyen a été estimée à + 40 minutes (Beckers et al., 1993).

Le recrutement chez Lasius niger selon Ants :

La reine de Lasius niger peut vivre 28,5 ans en laboratoire (Keller 1998). Elle pond environ 25% d’œufs haploïdes (qui vont donner des mâles), mais la reine fondatrice n'en pond que 5% (Aron & Passera 1999).

On commence à s'intéresser aux capacités d'adaptation des espèces à l'environnement urbain. Jérôme Gippet dans sa thèse à Lyon (2016) a comparé les Lasius niger de ville à ceux de zones rurales. Voir . On regarde leur génome. Si l'on compare le génôme de Lasius niger, de Camponotus floridanus et autres espèces séquencées il apparait que celui de L. niger est plus riche en gènes de réparation de l'ADN, en éléments transposables, en gènes de détoxyfication (glutatione-S-transférase et cytochromes de la famille P450, dont le CYP9) parmi d'autres. Cela expliquerait le succès de la fourmi noire des jardins en ville (Konorov et al 2017).

M. Cordonnier travaillé à Orsay sur la compétition entre la fourmi d'Argentine et les autres espèces de fourmis. Les auteurs ont testé Lasius niger et la nouvelle fourmi invasive Lasius neglectus. L. niger est la seule capable d'inhiber le comportement exploratoire et prédateur de l'Argentine. C'est bon signe, cela limitera sans doute la progression de l'Argentine dans le nord où L. niger est très abondante (Cordonnier et al 2020a).

 

On vient de découvrir que les virus passent entre les abeilles et les fourmis. Les virus de l'abeille ABPV (Acute bee paralysis virus) et DWV (deformed wing virus) passent chez Lasius niger et L. platythorax en Suisse. Les fourmis s'infectent en mangeant les cadavres d'abeilles. Il y a moins d'émergences dans les colonies ; les fourmis sont moins actives et ont des problèmes de locomotion (Schläppi et al 2020).

Les pucerons ont des endosymbiontes qui affectent la qualité de leur miellat et de leurs hydrocarbures. Les auteurs ont étudié chez le pucerons Aphis fabae deux espèces de bactéries endosymbiontes (Hamiltonella et Regiella). Ceux-ci modifient le profil d'HCs de leur hôte et cela permet aux fourmis Lasius niger de les différencier. On savait déjà que les L. niger sont capables de reconnaître les pucerons à leur profil d'HCs mais pas que celui-ci est influencé par les bactéries symbiontes (Hertaeg et al 2021).

L. niger est utilisée pour les tests de pollution
- On a montré les effets des phtalates sur ces fourmis. Voir Phtalates
- Les effets des néonicotinoïdes sur les fourmis. On pensait que les fourmis avaient un système de détoxification très efficace. Chez Lasius niger, le thiométhoxane, à des taux que l'on trouve dans la nature, n'effecte pas la mortalité des reines fondatrices, elles ont une détoxification plus forte que celles des ouvrières, mais la taille de la colonie à 64 semaines est affectée. Cela montre l'existance de dommages irréparables dans les écosystèmes (Schläppi et al 2020; voir arcinfo 2020)

- La fourmi noire des jardins (Lasius niger) selon Fred et Jami (C'est pas sorcier - Les fourmis) :

Ramade dans Le peuple des fourmis (1965) parle beaucoup de Lasius niger.

Pour élever des Lasius voir absolument le livre de Raúl Martínez, La fourmi Lasius. Biologie et soins

Les coccinelles à 7 points sont souvent (jusqu'à 5%) parasitées par des guêpes parasitoïdes dinocampe, Dinocampus coccinellidae, qui transforment l'hôte en zombie. Mais la guêpe peut, elle aussi, être parasitée par une autre guêpe, le gélis agile (Gelis agilis, famille Ichneumonidae) qui imite Lasius niger. Le gélis a même poussé la perfection jusqu'à copier la phéromone d'alarme de la fourmi.

Lasius niger dans Les fourmis, auteur ?, éd Gamma (1977) :

La Hulotte :

Voir
- Lenoir, A. (1979). Le comportement alimentaire et la division du travail chez la fourmi Lasius niger. Bulletin Biologique de la France et de la Belgique 113: 79-314. Pdf (attention 20MO)

- Arcinfo (2020) Biodiversité: les fourmis sont aussi victimes des insecticides. arcinfo.ch 1 Juillet 2020.
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