Les guerres secrètes des fourmis : sexe, meurtres et invasions territoriales 

Alain Lenoir Mis à jour 07-Déc-2019

de Cleo Bertelsmeier, Favre, 2019, 210p. Préface de Laurent Keller et Elisabeth Gordon.

Au menu : Sexe, meutres et invasions biologiques. Selon l'éditeur "Organisées, disciplinées, dévouées... autant de termes que l’on retrouve fréquemment pour décrire les fourmis. Pas étonnant que des penseurs, philosophes et scientifiques de tous bords aient pris les fourmis comme des exemples parfaits de la société telle qu’ils l’envisageaient. Mais il y a un point fondamental que nous semblons tous ignorer: les sociétés de fourmis ne sont pas harmonieuses! Qui dit coopération, dit aussi conflits: entre mâles et femelles, enfants et parents, entre castes et entre colonies. Certains conflits sont violents, comme les guerres entre colonies, les fourmis y déployant de véritables stratégies militaires, la mise en esclavage de fourmis d’une autre espèce ou encore l’explosion de fourmis kamikazes lors d’attentats-suicides. D’autres conflits sont plus discrets. Par exemple, chez certaines espèces, le sperme du mâle éjecte le matériel génétique de la mère de son ovule... permettant au père d’être l’unique parent de sa progéniture. L'ouvrage Les guerres secrètes des fourmis: sexe, meurtres et invasions territoriales publié par Cleo Bertelsmeier propose de partir à la découverte de ces différents conflits, qui sont au coeur de la recherche actuelle sur les fourmis."

Mon analyse.
Selon l'auteure c'est un "voyage au coeur des sociétés de fourmis". Livre très bien écrit qui se lit facilement, souvent plein d'humour (Le sexe est bon pour la santé -p.84 ; Games of thrones -p.96), avec des expériences personnelles (dégustation de fourmis pots de miel -p.39) mais très scientifique en même temps. Le livre présente les dernières grandes orientations de la recherche actuelle sur les fourmis dans une perspective évolutive en rappelant quelques traits d'histoire des découvertes par les anciens auteurs. La comparaison Homme / fourmis est souvent présente sans tomber dans l'anthropomorphisme (Les fourmis comme modèle pour la société humaine ? -p.25 - Ouvrières de tous les pays, unissez-vous -p.43). On découvre par exemple que Forel, célère myrmécologue suisse, "pensait que l'esclavage est la preuve d'une convergence naturelle entre les insectes sociaux et l'homme" (p31). Les fourmis sont très étudiées comme modèle : "Leçons pour la gestion d'entreprise" -p.51). On sent aussi une auteure féministe, par exemple quand elle dit que les premiers observateurs (hommes) des "reines" comme Aristote ont évidemment pensé à un roi (p.49), et quand des myrmécologues ("tous du genre [masculin] que je viens d'évoquer") lui disent de manger des Myrmecocystus "si on a des couilles" et elle répond "J'en ai, évidemment " (p.39). J'imagine que si le livre est traduit en anglais certains se reconnaîtront. Et bien sûr les ouvrières sont des "agresseuses" (p.117).Voir aussi plus loin Vinciane Despret. Elle parle des humains comme Hommes, et des "soldates". Pour notre génération habituée à parler des "soldats" c'est difficile mais il faut s'y habituer ; d'ailleurs sur internet on utilise de plus en plus le terme "soldates". On peut se consoler car elle aussi oublie et parle des "soldats" plus loin dans le livre. Elle raconte un peu de sa vie, par exemple comment elle est devenue allergique à l'odeur du roquefort après avoir aspiré trop de Tapinoma qui sentent cette odeur. Elle n'hésite pas à baptiser certaines fourmis comme la fourmi roquefort (T. sessile, p.117), la fourmi gitane (Aphaenogaster senilis, la fourmi "gypsy ant" p. 150). Les qualificatifs ne manquent pas, par exemple les reines sont sournoises (p. 81). Des thèmes d'actualité récente comme la personnalité (p.148), les conflits (p.168) ou les rébellions (p. 173) sont présentés. Les fourmis éprouvent-elles du plaisir lors de l'acte sexuel ? Si l'auteure pense que non, la question mérite peut-être d'être posée ...
Le dernier chapitre traite bien sûr des invasions de fourmis, spécialité de l'auteure qui a fait sa thèse à Orsay sur ce sujet sous la direction de Franck Courchamp, puis en postdoc à Lausanne chez Laurent Keller où elle a été nommée professeure en 2019.
Enfin elle termine sur les nouvelles technologies qui ont permis des avancées considérables et font penser qu'on a encore plein de choses à découvrir : tracking des fourmis avec des puces (j'ai fait ma thèse en suivant les fourmis marquées avec une pastille numérotée..), SIG pour les invasions biologiques, génétique qui a permis la découverte du double clonage des reines et des mâles chez Wasmannia auropuncta, et de lignées génétiques distinctes chez Pogonomyrmex).
Principaux sujets traités : Sociétés d'hommes, sociétés de fourmis - La guerre des sexes - La lutte des classes - Conflits entre colonies (Armes physiques et chimiques, pillage, conflits) - Vivre en communautés (Hiérarchie, Parasitisme social et esclavagisme avec les divers niveaux de parasitisme, les rébellions, Invasions biologiques).

Quelques citations et extraits :
- "Je suis myrmécologue. C'est comme cela qu'on appelle une biologiste qui s'intéresse aux fourmis. "Etudier les fourmis ??? Et on te paie pour faire ça ?" Telle était la réaction d'une copine que je n'avais pas vue depuis des années. Je suis maintenant habituée à ce que certains de mes amis manifestent une sorte d'incompréhension totale que je ne fasse rien de plus "utile". " (p.9).
- A propos des guerres entre fourmis : "Il faut cependant garder à l'esprit que les "guerres" de fourmis les plus impressionnantes sont indirectement causées par l'Homme, par le transport d'espèces non indigènes à travers le monde, causant des invasions de fourmis à grande échelle." (p.23).
- A propos des invasions : "La plupart des fourmis qui voyagent sont déjà réexpédiées depuis des zones envahies." - " Nous sommes donc loin d'en avoir fini avec les fourmis invasives - des espèces qui doivent leur formidable succès écologiques à leur organisation sociale et à différentes stratégies comportementales de dominance physique et de monopolisation des ressources." (p.193).
- Les fourmis pots de miel Myrmecocystus avec deux types de fourmis jaunes nauséabondes ou rouges délicieuses (p.39-40). Voir pdf
- "Il y a une autre question qui a embrasé les plumes depuis plusieurs centaines d'annés déjà : le rôle des femmes. Les tous premiers observateurs (hommes) des colonies de fourmis - dont Aristote - ne pouvaient même pas imaginer que l'individu de grande taille qui parait être le centre du fourmillement soit de sexe féminin. C'était forcément un roi ! Ce mythe s'est dissipé dès qu'on a observé que le prétendu roi s'était mis à pondre !" (p.49)
- "Le slogan "Tous nés d'un homme et d'une femme" [en référence à la Manif pour tous] est faux pour les fourmis car les mâles n'ont pas de père. Oui, pas de père, seulement une mère !" (p.59)
- La fourmi Megalomyrmex voleuse de champignon Pdf
- Les fourmis shampouineuses Formicoxenus Pdf
- Le nombre d'espèces de fourmis, antweb et Benoît Guénard Pdf
- Les nouvelles technologies qui permettent l'avancée des recherches Pdf
- la fourmi maraudeuse Oocera (Cerapachys) biroi Pdf
- Les fourmis Tapinoma à odeur de beurre rance dont la fourmi roquefort Tapinoma sessile à odeur de roquefort (nom inventé ?) Cette espèce semble avoir une odeur de roquefort et si on aspire ces fourmis "ça démange dans la gorge, ça fait tousser .. et un goût très fort persistant de fromage bleu vous envahit la bouche et les voies respiratoires." et ensuite il lui est impossible de manger ce fromage. Les chats semblent aimer l'odeur de beurre rance  Pdf
- Des relents de racisme : "Les fourmis "esclavagistes" ont été décrites comme supérieures à leurs espèces "esclaves", et on n'a pas manqué de noter que l'espèce claire est celle qui exploite l'espèce noire". On ne disait bien sûr pas espèce "rouge" pour les Polyergus mais "claire" !! (p.31)
- Les femmes au Moyen-Orient utilisent des cocons de larves de fourmis pour s'épiler grâce à l'acide formique. L'industrie a depuis mis en vente des produits à base d'acide formique de synthèse (p.121).

Des petites erreurs ou imprécisions :
- Lasius claviger n'existe pas, c'est Lasius fuliginosus à odeur de citronelle (p.119)
- Une petite imprécision sur l’estimation des espèces de fourmis car le nombre de 16 220 inclue également les espèces décrites en tant que fossiles ; le nombre actuel d'espèces vivantes étant aux alentours de 15 450 espèces et sous-espèces. (p.16, Benoît Guénard, mail du 15 nov 2019)
- Formicoxenus provancheri est une fourmi xénobiotique qui ne vit que dans la colonie hôte de Myrmica incompleta, et non pas "une bonne partie de son temps dans le même nid". Elles sont toutes deux dans le même nid de la colonie hôte mais F. provancheri a des galeries et des loges séparées plus petites où les Myrmica plus grosses ne peuvent entrer (voir mes publications).

Voir
- Aeschimann, E. (2019). La philosophe aux oiseaux. L'OBS n°2874, 5 décembre 2019. Vinciane Despret a écrit un nouveau livre sur les oiseaux où elle explique que les chercheurs ont décrit les sociétés de singes avec des mâles dominants et que "dans les années 1970 une nouvelle génération de chercheurs, en fait des de chercheuses" a décrit cela autrement. Elle parle aussi de "la fascination pour l'agressivité" des chercheurs (hommes sans doute !).