Virus et fourmis

Alain Lenoir mis à jour 18-Sep-2021

On connait mal les virus de fourmis. Par contre, on accuse certains virus comme le DWV (Deformed Wing Virus) transporté par le varroa d'être au moins en partie responsable du déclin des ruchers (CCD) (Sciama 2016). Et ces virus se transmettent aux autres pollinisateurs (Sciama 2015). Cela arrange bien les vendeurs de poisons nicotinoïdes... Les passages de virus dans le génôme d'autres espèces semble de plus en plus nombreux.. On verra plus loin divers exemples.

Les virus sont responsables de pandémies nombreuses qui se déplacent très vite comme le Covid-19, par exemple (Butler et Behringer (2021) :
- un herpès le long des côtes australiennes qui a tué les sardines en avançant à plus de 1 000 km par mois et un autre virus tuant les phoques et dauphins à plus de 500 km par mois (2003).
- un calcivirus sur les lapins australiens et le virus de l'ouest du Nil à plus de 100 km/mois (2003).
- en janvier 1983 les oursins des récifs coralliens des Caraïbes sont morts à plus de 95%

Chez les fourmis

- Oui, les virus passent d'un organisme à un autre. C'est le cas entre entre les abeilles et les fourmis. Les virus de l'abeille ABPV (Acute bee paralysis virus) et DWV (deformed wing virus) passent chez Lasius niger et L. platythorax en Suisse. Les fourmis s'infectent en mangeant les cadavres d'abeilles. Il y a moins d'émergences dans les colonies ; les fourmis sont moins actives et ont des problèmes de locomotion (Schläppi et al 2020).

- En 1977 Avery décrivait déjà des particules ressemblant à un virus chez une Solenopsis. Stephen Valles et Stanford Porter ont décrit dès 2005 des virus chez Solenopsis invicta, la fourmi de feu (Valles et Strong 2005, Valles et al 2010, Valles et Bextine 2011 pour le virus 1), un virus 2 (Hashimoto et Valles 2008) et un 3 ( Porter et al 2013) qu'ils ont essayé de transmettre aux fourmis par l'alimentation dans un but de contrôle biologique (Valles et al 2013) mais apparemment sans succès... On fait l'inventaire par métagénomique des virus de la fourmi de feu. On a trouvé un SINV-5 qui pourrait être infectieux (Valles et al 2018).

- M. Cooling et B. Hoffmann en Australie ont observé que entre 2003 et 2014 la fourmi folle jaune pouvait disparaître spontanément dans divers endroits (Cooling and Hoffmann 2015). Cette disparition pourrait être due à des virus Black queen cell virus, et d'autres bactéries pathogènes (Cooling et al 2016).

- Diane Bigot, à l'IRBI de Tours, a trouvé des virus proches du Lake Sinaï Virus (LSV), un virus ARN possiblement associé au CCD chez 3 espèces de Messor . Ce virus pourrait se transmettre entre les abeilles domestiques, les abeilles sauvages et les fourmis (Bigot et al 2015).

- Un virus bizarre qui est dans les glandes labiales de Formica, Camponotus et Prenolepis. Il induit la formation de reines de petite taille "pseudogynes" ou "secretergate" (Laciny 2021).

Des virus qui colonisent le génôme de leur hôte. "Les guêpes parasites Cotesia se développent à l’intérieur du corps de chenilles. Lors de la ponte de leurs œufs, elles injectent des particules produites grâce à un virus, intégré dans leur génome depuis 100 millions d’années. Le génome de Cotesia vient d’être assemblé à l’échelle des chromosomes... Elle révèle que le génome viral s’est considérablement étendu jusqu’à coloniser tous les chromosomes de la guêpe. Le virus de Cotesia se distingue par le fait qu’il est absolument nécessaire à la réussite du parasitisme. En effet, il introduit des gènes induisant une immunosuppression chez la chenille qui empêche la destruction des œufs de la guêpe, puis une manipulation complexe de la physiologie de l’hôte au bénéfice du parasite." (Drezen 2021).
Le rôle des virus ne cesse de nous étonner : papillons et virus s'associent contre des guêpes parasitoïdes prédatrices. Mais encore mieux : des guêpes ont incorporé le génôme complet de certains virus.. (Rosier 2021)

Si vous mangez des fourmis y a-t-il un risque d'être contaminé par le coronavirus ? Non selon des chercheurs de Wageningen qui ont fait le bilan : les insectes ne sont pas porteurs du virus et donc les comestibles en élevage non plus (Dicke et al 2020).

Voir
- Bigot, D., E. A. Herniou, N. Galtier and P. Gayral (2015). Diversité du Lake Sinaï Virus (LSV) chez les Hyménoptères. UIEIS Congress, Tours, Août 2015, Tours. Pdf
- Dicke, M., J. Eilenberg, J. Falcaco Salles, A. B. Jensen, G. P. Pijlman, J. J. A. van Loon and M. M. van Oers (2020). Edible insects unlikely to contribute to transmission of coronavirus SARS-CoV-2 Journal of Insects as Food and Feed: 8p. https://doi.org/10.3920/JIFF2020.0039. Pdf (libre de droits)
- Drezen, J.-M. (2021) Un virus utilisé par une guêpe parasite a colonisé tous ses chromosomes. inee.cnrs.fr 25 janvier 2021. (Lien)
- Sciama, Y. (2016). Le virus qui décime les ruches du monde entier est exporté en Europe. Science & Vie Avril 2016: p. 29. Pdf

- Avery, S. W., D. P. Jouvenaz, W. A. Banks and D. W. Anthony (1977). Virus-like particles in a fire ant, Solenopsis sp., (Hymenoptera: Formicidae) from Brazil. Florida Entomol. 60: 17-20
- Butler, M. J., IV and D. C. Behringer (2021). Behavioral Immunity and Social Distancing in the Wild: The Same as in Humans? BioScience. sous presse, doi: 10.1093/biosci/biaa176.
- Cooling, M. and B. D. Hoffmann (2015). Here today, gone tomorrow: declines and local extinctions of invasive ant populations in the absence of intervention. Biological Invasions 17(12): 3351-3357. 10.1007/s10530-015-0963-7
- Cooling, M., M. A. M. Gruber, B. D. Hoffmann, A. Sébastien and P. J. Lester (2016). A metatranscriptomic survey of the invasive yellow crazy ant, Anoplolepis gracilipes, identifies several potential viral and bacterial pathogens and mutualists. Insectes Sociaux: 1-11. 10.1007/s00040-016-0531-x

- Hashimoto, Y. and S. M. Valles (2008). Infection characteristics of Solenopsis invicta virus 2 in the red imported fire ant, Solenopsis invicta. Journal of Invertebrate Pathology 99(2): 136-140. http://dx.doi.org/10.1016/j.jip.2008.06.006
- Laciny, A. (2021). Among the shapeshifters: parasite-induced morphologies in ants (Hymenoptera, Formicidae) and their relevance within the EcoEvoDevo framework. EvoDevo 12(1): 2. doi: 10.1186/s13227-021-00173-2.
- Porter, S. D., S. M. Valles and D. H. Oi (2013). Host specificity and colony impacts of the fire ant pathogen, Solenopsis invicta virus 3. Journal of Invertebrate Pathology 114(1): 1-6. http://dx.doi.org/10.1016/j.jip.2013.04.013
- Rosier, F. (2021). Papillon et virus alliés contre une guêpe prédatrice. Le Monde. 4 août 2021. p.19.
- Schläppi, D., Chejanovsky, O. Yañez and P. Neumann (2020). Foodborne Transmission and Clinical Symptoms of Honey Bee Viruses in Ants Lasius spp. Viruses 12: 321. 10.3390/v12030321
- Sciama, Y. (2015). Les abeilles transmettent leurs virus aux autres pollinisateurs. Science & Vie Avril 2015: p. 26.
- Valles, S. M. and C. A. Strong (2005). Solenopsis invicta virus-1A (SINV-1A): Distinct species or genotype of SINV-1? Journal of Invertebrate Pathology 88(3): 232-237. http://dx.doi.org/10.1016/j.jip.2005.02.006
- Valles, S. M., D. H. Oi and S. D. Porter (2010). Seasonal variation and the co-occurrence of four pathogens and a group of parasites among monogyne and polygyne fire ant colonies. Biological Control 54: 342-348.
- Valles, S. M. and B. Bextine (2011). Examination of host genome for the presence of integrated fragments of Solenopsis invicta virus 1. Journal of Invertebrate Pathology 107: 212-215.
- Valles, S. M., S. D. Porter, M.-Y. Choi and D. H. Oi (2013). Successful transmission of Solenopsis invicta virus 3 to Solenopsis invicta fire ant colonies in oil, sugar, and cricket bait formulations. Journal of Invertebrate Pathology 113(3): 198-204. http://dx.doi.org/10.1016/j.jip.2013.04.003
- Valles, S. M., S. D. Porter and L. A. Calcaterra (2018). Prospecting for viral natural enemies of the fire ant Solenopsis invicta in Argentina. PLoS ONE 13(2): e0192377. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0192377