Myrmecina   

Alain Lenoir Mis à jour 15-Mar-2026

Les fourmis Myrmecina sont terricoles dans les forêts, sous les grosses pierres, sous la mousse ou dans la terre et sont donc difficles à trouver. J'ai eu l'occasion de trouver des S. debile à Morillon en Haute-Savoie, mais ensuite un peu partout en France (37 :Chinon, Amboise, Larçay; 60: Ermenonville; 64 : Viven, Ordiap; 05: Réallon, et Corse : Boticella).

Myrmecina graminicola de France contient dans sa glande à poison de grandes quantités d'esters (acétates and propionates) que l'on retrouve sur la cuticule. De telles quantités d'esters sont inhabituelles chez les fourmis. Il est possible que ces substances soient à l'origine de leur odeur "odeur très déliée, un peu framboisée” (Forel 1874, p. 73). Elles ont par ailleurs de grandes proportions d'alcènes sur la cuticule, peut-être liée à leur vie entièrement souterraine où il n'y a pas besoin de se protéger contre la dessication, mais Stenamma debile qui a à peu près le même habitat n'a pas tous ces alcènes.. (Lenoir et al 2018).

Les esters de M. graminicola :

Les profils d'hydrocarbures cuticulaires :

 

Les profils d'hydrocarbures de Myrmecina graminicola sont très stables dans toute la France, à gauche celui de S. debile très différent qui vit dans le même type d'habitat et qui n'a pas d'alcènes :

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Génétique
Du nouveau chez Myrmecina graminicola sous la direction de Mathieu Molet et Claudie Doums (Mona et al 2025). Selon Claude Lebas "Encore une fois bon point pour la génétique et ceux qui l'utilisent. C'est bluffant cette complexité chez les fourmis." (mail du 15 mars 2026). Oui, c'est le bordel complet. Plus on avance, plus on trouve des choses compliquées.

Communiqu é de l'EPHE du 3 décembre 2025 :
Le génome complet de l’espèce a été décrypté puis analysé chez 68 reines prélevées dans la forêt de Fontainebleau. L’équipe a ainsi pu mettre en évidence un supergène – section de chromosome transmise d’un seul bloc à la descendance – déterminant le comportement de coopération et de sédentarité de ces reines. La royauté chez les fourmis est généralement exclusive : une seule reine procréé ses ouvrières qui participent en retour aux différentes tâches de la colonie, dont la recherche de nourriture. Quand le stock est suffisant, des jeunes reines et des mâles ailés vont s’accoupler en vol puis tomber au sol. Le mâle meurt tandis que la reine recherche un trou pour démarrer, seule et grâce à ses réserves, sa colonie. Or chez M. graminicola, certaines reines n'ont pas d'ailes. Elles ne peuvent donc ni voler ni fonder, seule, leur colonie faute de réserves.
Aussi, au lieu d’utiliser leur descendance, ces reines vont recourir aux ouvrières de la colonie mère pour en fonder une nouvelle.
C’est la première fois qu’a pu être identifiée la petite région du génome codant pour l’absence d’ailes.
Plus intéressant encore est que le comportement des fourmis en est aussi bouleversé. L’équipe a en effet pu observer que, dans certaines colonies, des reines co-existent et pondent des œufs alors que dans les autres colonies, une seule reine est admise. Le comportement decoopération des reines est codé génétiquement pas un supergène : il
suffit que la reine et une partie de ses ouvrières le possèdent pour que la colonie accepte de nouvelles reines (elle-même porteuse du supergène). Le supergène contient toujours le gène déterminant l'absence d'ailes, liant ainsi de façon inéluctable coopération et sédentarité. Si les modèles mathématiques prévoyaient une telle association génétique, son identification est une avancée notable.
"

                                     

Thanatose
M. graminicola
est une fourmi qui se roule en boule dès qu'il y a un danger et reste immobile, elle pratique la thanatose. Forel d'ailleurs pour cette raison la trouve "très lâche et craintive" (Forel 1874, p. 171)
. Mais sur une pente elle est aussi capable de roulades spectaculaires décrites par Grasso et al (2020). Selon News24 du 31 décembre 2020 74 de nos faits préférés pour 2020" (Lien) : "Lorsque les fourmis de l’espèce Myrmecina graminicola rencontrent un danger sur une pente, elles se glissent en boule et roulent, les seules fourmis connues pour se déplacer de cette façon. Ces fourmis ont une stratégie d’évasion révolutionnaire"

Myrmecina sp. d'Asie a dans son nid un acarien oribate myrmécophile qui pourrait se nourrir de bactéries et de champignons. Les ouvrières soignent les acariens vivants, les lèchent, les transportent dans le nid mais dès qu'ils meurent ils sont mangés. Ce serait un bétail consommé après sa mort (Ito et Takaku 1994).

Des photos au microscope électronique faites à Villetaneuse par Marie-Claire Malherbes :

- ouvrières :

     

          

- reines désailées :            

 

Voir
- Grasso, D. A., D. Giannetti, C. Castracani, F. A. Spotti and A. Mori (2020). Rolling away: a novel context-dependent escape behaviour discovered in ants. Scientific Reports 10(1): 3784. 10.1038/s41598-020-59954-9
- Ito, F. and G. Takaku (1994). Obligate Myrmecophily in an Oribatid Mite Novel Symbiont of Ants in the Oriental Tropics. Naturwissenschaften 81: 180-182. doi:10.1007/BF01134538
- Forel, A. (1874). Fourmis de la Suisse, H. Georg.
- Lenoir, A., A. Khalil, N. Châline and A. Hefetz (2018). New chemical data on the ant Myrmecina graminicola (Formicidae, Myrmicinae): Unusual abundance of alkene hydrocarbons and esters. Biochemical Systematics and Ecology 80: 39-42. https://doi.org/10.1016/j.bse.2018.06.004. Pdf

- Stefano Mona, Elise J. Gay, Antoine Taupenot, Joshua Ducancel, Romuald Laso-Jadart, Quentin Helleu, Pascaline Chifflet-Belle, Emilie Teodori, Jean-Marc Aury, Zijun Xiong, Lukas Schrader, Joel Vizueta, Mathieu Molet, Claudie Doums, Genomic evidence of a complex supergene system linking dispersal to social polymorphism,
Current Biology, Volume 35, Issue 24, 2025, 6155-6162.e5, ISSN 0960-9822, https://doi.org/10.1016/j.cub.2025.10.065, Lien.