Fourmis moissonneuses

Alain Lenoir mis à jour 27-Fév-2020

La myrmécochorie (du grec Myrmecos = fourmi et Chor = porter, disséminer) est une méthode de dispersion des graines particulièrement efficace.

Tout le monde connait les fourmis moissonneuses qui font de longues pistes ramenant au nid des graines en région méditerranéenne. Ces fourmis moissonneuses habitent en région semi-aride : Messor chez nous dans le sud (ne piquent pas). Un cercle autour du nid marque la limite où sont rejetées les graines non consommées. Ce sont des fourmis faciles à élever (Cerdan 1989). Bernadette Delage a fait sa thèse sur les Messor capitatus du Périgord (Delage 1962, 1968) et observé leur disparition dans certains causses (Delage-Darchen 1976).

Entrée d'un nid de Messor :

Les Messor capitatus remontent le long de la côte atlantique jusque sur la côte sauvage (Presqu'île de Quiberon), ici en mai 2019.

         

Les Pogonomyrmex en Amérique ont une piqûre douloureuse. Les Pogonomyrmex consomment de préférence les petites graines, et attendent que les grosses commencent à germer car elles ont un valeur nutrionnelle meilleure à ce stade (Tshinket et Kwapich 2016 - plus de détails)


Dans nos régions, en forêt, certaines graines ont un élaiosome (partie pulpeuse riche sucres, protéines et surtout en graisses attractives pour les fourmis) ; elles sont rapportées au nid (violette, cyclamen, mélampyre, chélidoine, euphorbe..). L’élaiosome est consommé, puis la graine est rejetée, ce qui contribue à sa dissémination. En fait, la dissémination des graines se fait à courte distance, en moyenne 2 mètres seulement (avec un maximum de 180m quand même !) (Gómez and Espadaler 2013). Il existe de nombreuses espèces de graines avec élaiosome, de couleurs et formes très variées (au moins 11 000 espèces de plantes adaptées pour la myrmécochorie).

Dans la Crau, les Messor ont une biomasse de 0,27 à 0,57 kg et consomment 12 300 kcal à l'hectare, fournies par 20 à 30 kg de fruits et graines dont la production est de 200 à 400 kg (Délye 1984, voir Cerdan et al 1986). Après une pollution, on a tenté de reconstituer la végétation et la faune locale, en particulier en implantant des reines de Messor barbarus pour faciliter la dispersion des graines (Dutoit 2013, Le Hir 2014).
Des fourmis restaurent l’écosystème de la plaine de la Crau. La Marseillaise 8 Jan 2020 (Lien) "C’était il y a 10 ans. En 2009, un oléoduc rompait dans la plaine de la Crau polluant cinq hectares de ses sols. Après une dépollution par le remplacement de 72 000 de tonnes de terre et de galets, une technique originale a été mise en place pour restaurer le milieu. Des scientifiques ont introduit des fourmis dites moissonneuses dans cet espace si particulier des Coussouls de Crau, classé Natura 2000 : on parle d’ingénierie écologique. « Après avoir implanté 200 reines, les résultats obtenus sont très encourageants : dans les zones où l’on a implanté les fourmis, la fertilité, la porosité et le brassage des sols sont bien meilleurs », explique dans La Marseillaise Thierry Dutoit, chercheur CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine (IMBE) qui est à l’origine de ce protocole de restauration naturelle. Les petites bêtes ont en effet procédé à un portage et un enfouissement efficace des graines de végétaux, accélérant la restauration de tout l’écosystème. La magie de la nature."

En Afrique du Sud certaines espèces de plantes endémiques à élaiosome sont dispersées par des fourmis locales. La fourmi d’Argentine invasive détruit ces fourmis, mais elle ne récolte pas ces graines donc les plantes sont menacées de disparition.

Diane Bigot, à l'IRBI de Tours, a trouvé des virus comme le Lake Sinaï Virus (LSV), un virus ARN possiblement associé au CCD (déclin des abeilles) chez 3 espèces de Messor. Ce virus pourrait se transmettre entre les abeilles domestiques, les abeilles sauvages et les fourmis (Bigot et al 2015).

Voir
- Bigot, D., E. A. Herniou, N. Galtier and P. Gayral (2015). Diversité du Lake Sinaï Virus (LSV) chez les Hyménoptères. UIEIS Congress, Tours, Août 2015, Tours.
- Cerdan, P., L. Borel, J. Palluel and G. Délye (1986). Les fourmis moissonneuses et la végétation de la Crau (Bouches-du- Rhône). Ecol. Mediterr. 12: 17-23.
- Cerdan, P. (1989). L'élevage des Messor, fourmis moissoneuses. Insectes 72: 1-5. Pdf
- Delage, B. (1962). Recherches sur l'alimentation des fourmis granivores Messor capitatus Latr. Insectes Sociaux 9(2): 137-143. 10.1007/bf02224260
- Delage, B. (1968). Recherches sur les fourmis moissonneuses du bassin aquitain: ethologie, physiologie de l'alimentation. Ann. Sci. Nat. Zool. Biol. Anim. 10: 197-265.
- Delage-Darchen, B. (1976). Disparition d'un biotope a Messor capitatus Latr.. (Hyménoptère, Formicidae), consécutive à l'évolution naturelle d'une causse en Périgord noir. Bull. Ecol. 7: 215-220.
- Délye, G. (1984). Les fourmis du "désert " de Crau : essai d'évaluation de la biomasse et de la consommation des espèces granivores. Actes Coll. Insect. Soc. 1: 167-170. Pdf
- Dutoit, T. (2013). S'aider du vivant pour restaurer les écosystèmes. Pour la Science 427: p. 17-18. Pdf
- Gómez, C. and X. Espadaler (2013). An update of the world survey of myrmechorous dispersal distances. Ecography 36.
- Le Hir, P. (2014). Moisson inédite dans la steppe de Crau. Le monde Science & Médecine 30 avril p. 3. Pdf
- Tschinkel, W. R. and C. L. Kwapich (2016). The Florida Harvester Ant, Pogonomyrmex badius, Relies on Germination to Consume Large Seeds. PLoS ONE 11(11): e0166907. 10.1371/journal.pone.0166907. Article source (gratuit)