Fourmis ingénieurs des écosystèmes

Alain Lenoir; mis à jour 02-Fév-2019

On a longtemps considéré que les meilleurs ingénieurs du sol étaient les vers de terre. On sait maintenant que les fourmis ont un rôle non négligeable même dans nos régions comme on peut le voir sur cette pancarte au château de Crouseilles (64) :


   


Les fourmis sont au second rang après les vers de terre dans le turnover des sols : 5kg/m2 vs. 15kg pour les vers ; dans les déserts d’Australie on arrive à 420 kg / ha, dans les pâturages d’Argentine Camponotus punctatulatus retourne 2100kg /ha (Vander Meer 2012). En Chine, sur les plateaux de loess, les fourmis Camponotus japonicus permettent une meilleure infiltration de l'eau dans le sol, ce qui diminue l'évaporation (Li et al 2017). En Argentine et Uruguay on trouve dans des rizières abandonnées des buttes avec cette espèce. Cela peut atteindre 800 buttes par ha en Argentine et 200 en Uruguay (McKey et Blatrix 2017). Dans nos régions on trouve des dômes de nids de fourmis dans les prairies qui sont rasées alors que dans les années 1700-1800 elles étaient considérées comme utiles pas les paysans (Burton et la 2018). Passera pense même que comme les fourmis ont une répartition géographique plus importante que les vers de terre, leur rôle serait aussi important que celui des lombrics dans la transformation des sols (Passera 2006).

Nids de Camponotus punctulatus en Argentine (photos Danielle Rousse) :

      

Les nids de fourmis champignonnistes Atta sont aussi de bons ingénieurs en Amérique tropicale. Elles creusent jusqu'à 7m sous le sol, font des trouées dans la canopée jusqu’à 100 m2 où elles répartissent jusqu'à 40 tonnes de terre. La défoliation maximum d’un arbre est à 40%. Elles font des pistes jusqu’à 250m, sur un total de 2ha. Elle récupèrent de 88 à 509kg poids sec de feuilles / col / an ; sur 872-5030 m2/col/an (Leal et al. 2014).

En Afrique dans les savanes arides ou semi-arides ce rôle d’ingénieurs est tenu par des termites qui ont un effet de stabilisant face à l’aridité et empêche la désertification irréversible. Les monticules de termites permettent à la végétation de se maintenir (ilots de fertilité) et à l’écosystème de se stabiliser. Cette robustesse est aussi appelée résilience (Bonachela et al. 2015; Pennisi 2015). En Namibie les cercles où la végétation est dénudée sont produits par des termitières qui mangent les racines des végétaux. La limite du cercle est la limite de la colonie. Les colonies sont très fermées (Chauveau 2017). Au Burkina Faso, on combat la désertification du Sahel avec une technique appelée le Zaï qui utilise les termites. Voir plus

Le paysage brésilien est façonné par les termites. On a compté sur des images satellite deux cents millions de monticules de terre de 2,5 mètres de haut dans le Nord-Est du Brésil sur une surface équivalente à la moitié de la France. Le termite en question est Syntermes dirus. Les monticules ne sont pas les termitières mais le produit des tunnels creusés par les insectes pour aller chercher leur nourriture (Martin et al 2018; Le Monde Science et Médecine 21 novembre 2018 et aussi Nouyrigat 2019)

   

Les termites tamponnent les effets de la sécheresse dans les forêts tropicales comme cela a été montré à Bornéo (Ashton et al 2019, voir Bordenave 2019 avec interview de Christophe Lucas). J'ai eu l'occasion de faire des excursions en Malaisie en pleine saison sèche et effctivement la sécheresse est spectaculaire, on ne voit plus aucune fourmi.

Voir
- Ashton, L. A., H. M. Griffiths, C. L. Parr, T. A. Evans, R. K. Didham, F. Hasan, Y. A. Teh, H. S. Tin, C. S. Vairappan and P. Eggleton (2019). Termites mitigate the effects of drought in tropical rainforest. Science 363(6423): 174-177. 10.1126/science.aau9565
- Bonachela, J. A., R. M. Pringle, E. Sheffer, T. C. Coverdale, J. A. Guyton, K. K. Caylor, S. A. Levin and C. E. Tarnita (2015). Termite mounds can increase the robustness of dryland ecosystems to climatic change. Science 347(6222): 651-655.
- Bordenave, V. (2019) Les termites aident les forêts à résister aux sécheresses lefigaro.fr, 11 janvier 2019, p. http://www.lefigaro.fr/sciences/2019/01/11/01008-20190111ARTFIG00240-les-termites-aident-les-forets-a-resister-aux-secheresses.php. Lien
- Burton, R. J. F. and M. Riley (2018). Traditional Ecological Knowledge from the internet? The case of hay meadows in Europe. Land Use Policy 70(Supplement C): 334-346. https://doi.org/10.1016/j.landusepol.2017.10.014
- Chauveau, L. (2017). L'origine des cercles de fées. Sciences et Avenir 841, Mars 2017: p. 20. Pdf

- Leal, I. R., R. Wirth and M. Tabarelli (2014). The Multiple Impacts of Leaf-Cutting Ants and Their Novel Ecological Role in Human-Modified Neotropical Forests. Biotropica 46(5): 516-528. 10.1111/btp.12126
- Li, T., M. a. Shao and Y. Jia (2017). Effects of activities of ants (
Camponotus japonicus) on soil moisture cannot be neglected in the northern Loess Plateau. Agriculture, Ecosystems & Environment 239: 182-187. http://dx.doi.org/10.1016/j.agee.2017.01.024
- Martin, S. J., R. R. Funch, P. R. Hanson and E.-H. Yoo (2018). A vast 4,000-year-old spatial pattern of termite mounds. Current Biology 28(22): R1292-R1293. https://doi.org/10.1016/j.cub.2018.09.061. Libre de droits
- McKey D., Blatrix R. (2017). Au gré des périples : voyages à travers l'écologie, avec fourmis et termites comme guides accompagnateurs. Colloque SF-UIEIS, Paris août 2017. Résumés.
- Nourygat, V. (2019). La plus vaste structure animale jamais vue est.. une termitière brésilienne. Science & Vie n° 1217, Février 2019: p. 16-17. Pdf
- Pennisi, E. (2015). Africa's soil engineers: Termites. Science 347(6222): 596-597.
- Vander Meer, R. (2012). Ant interactions with soil organisms and associated semiochemicals. Journal of Chemical Ecology 38: 728-745.
- Whitford, W. G. (2003). The functional significance of cemented nest caps of the harvester ant, Pogonomyrmex maricopa. Journal of Arid Environments 53(2): 281-284. http://dx.doi.org/10.1006/jare.2002.1039