El Jamaai et al 2026
Alain Lenoir Mis
à jour
03-Avr-2026
Invasions biologiques au Maroc
Jazila El Jamaai, Ahmed Taheri, Liliana Ballesteros-Mejia, Danish A. Ahmed, Alok Bang, Christophe Diagne, Franck Courchamp & Elena Angulo. 2026. Biological invasions and their potential economic costs in Morocco. Scientific Reports | (2026) 16:2011. https://doi.org/10.1038/s41598-025-31767-8.
Analyse par Ahmed Taheri (2 avril 2026)
L’étude de El Jamaai et al. (2026) constitue une avancée majeure dans l’évaluation des impacts économiques des espèces exotiques envahissantes (EEE) au Maroc. Réalisée dans le cadre de la thèse de Mme Jazila El Jamaai, sous la direction du Pr. Ahmed Taheri (Faculté des Sciences de Tétouan), cette recherche comble une lacune critique en intégrant, pour la première fois, des données marocaines dans la base mondiale InvaCost. Elle positionne ainsi le Maroc dans les analyses globales sur les coûts des invasions biologiques, avec des implications directes en matière de biosécurité et de souveraineté économique.
L’approche méthodologique repose sur un inventaire national combiné à des techniques d’extrapolation robustes. Au total, 343 espèces exotiques envahissantes ont été recensées, soit environ 1,11 % de la biodiversité nationale. Parmi elles, 137 espèces ont été retenues sur la base de données économiques fiables. Pour pallier les lacunes informationnelles, les auteurs ont mobilisé des espèces sœurs, tout en appliquant des ajustements selon la parité de pouvoir d’achat et la similarité climatique, garantissant ainsi des estimations adaptées au contexte marocain.
Les résultats révèlent un coût économique annuel très élevé, estimé entre 1,14 et 5,13 milliards USD. Un déséquilibre majeur apparaît entre les coûts de dommages, largement dominants, et les investissements en gestion, traduisant un déficit structurel de prévention. Le secteur agricole est le plus touché, notamment par des ravageurs tels que Phenacoccus madeirensis, Cydia pomonella, Ceratitis capitata et Bemisia tabaci, qui compromettent la production et les exportations. Les impacts s’étendent également aux écosystèmes (plantes invasives), aux infrastructures (rongeurs), à la santé publique (moustique tigre) et aux milieux aquatiques (espèces invasives piscicoles et benthiques).
La distribution spatiale des coûts met en évidence une forte vulnérabilité des régions à forte activité économique, notamment Marrakech-Safi, Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra. Ces résultats soulignent la nécessité urgente de passer d’une gestion réactive à une stratégie nationale proactive, fondée sur la prévention. Les principales recommandations incluent le renforcement du contrôle aux points d’entrée (ports stratégiques), l’amélioration de la coordination institutionnelle et l’intégration de la biosécurité dans les politiques de sécurité alimentaire.
En conclusion, cette étude démontre que les invasions biologiques représentent une menace systémique pour le développement du Maroc. Elle fournit un socle scientifique essentiel pour orienter les politiques publiques vers une gestion anticipative et intégrée, condition indispensable à la préservation du capital naturel et à la stabilité économique du pays."