Quelque chose d'imposible à Homestiquer 

Alain Lenoir Mis à jour 25-Aoû-2026

Christian Delalande a fait une thèse avec moi en 1986, puis est devenu psychologue. Son témoignage "Quelque chose d’impossible à d’hommestiquer" avec un mot que je connaissais pas. Selon l'IA "Le mot « d'hommestiquer » est un néologisme psychanalytique, forgé notamment par Jacques Lacan, qui joue sur les mots entre « domestiquer » et « homme ». Il désigne le processus par lequel on tente de rendre humain, de civiliser ou de canaliser ce qui relève des pulsions brutes, de la violence ou de l'inhumain chez l'être humain" .

"Le texte que tu sollicitais est enfin rédigé. Il éclaire mon engagement professionnel et témoigne de ce qu'une élaboration  peut tout à fait prendre sa source dans les questionnements que suscite la recherche expérimentale. A l'époque tel n'était  pas mon objectif, c'est bien plus tard que le travail analytique a démarré. En me permettant de réaliser cette recherche, tu  m'as offert une formidable opportunité qui a créé les conditions de ce cheminement. Puisses-tu en être résolument convaincu. 
Je te souhaite le meilleur malgré tes petits incidents de parcours, ta volonté toujours pressante de collecter les articles sur les fourmis et de soutenir la communauté des myrmécologues témoignent de ta bonne santé. Tu sais nous embarquer dans des entreprises qui nous révèlent."

Les étudiants qui fréquentaient le bureau d’Alain au laboratoire de Psycho-physiologie de Tours ont sans doute gardé en mémoire cette reproduction de M.C. Escher affichée au mur, intitulée Moebius Strip II. Des fourmis progressent à la queue leu leu sur une bande étroite fermée sur elle-même et raboutée à ses extrémités après une demi torsion. Cette figure topologique est la bande de Moebius.

Si les insectes ont la représentation de ce qu’est une surface, ils peuvent croire qu’il y a une surface par en-dessous. Sur cette image, nous les voyons progresser sur une sorte de grille, ce qui leur permet de voir leurs congénères par en-dessous progresser dans le même sens. Qu’est-ce qui leur manque pour s’apercevoir que cet envers et cet endroit ne constituent qu’une seule et même surface ?  Ils ne savent pas qu’ils sont plongés dans l’espace d’une forme topologique et qu’ils parcourent indéfiniment l’unique face de la bande de Moebius qui n’a qu’un bord, même si localement elle en a deux. Pour définir la notion de face dans la topologie, c’est le champ où peut s’étendre une ligne, un chemin sans avoir à rencontrer une limite, une fin. Il y a des surfaces sans bord, la sphère, le tore, le cross-cap, la bouteille de Klein. Ce qui est intéressant concernant la surface des figures topologiques, c’est qu’elle peuvent se découper et en les découpant nous pouvons, par exemple reconstituer une bande de Moebius sur la surface du tore ou du cross-cap.
Alors comment trouver le passage en court-circuit qui permet à la fourmi de passer sur l’autre face ? Il s’agit de topologie, de figures souples, comme discipline des mathématiques et non de propriétés métriques de la géométrie euclidienne. La bande de Moebius, qui n’a qu’une face et qu’un seul bord peut se découper dans le sens médian. Cela donne une nouvelle bande qui a maintenant deux faces. Elle a donc perdu les propriétés de la bande originelle.
Venons-en à la question qui nous intéresse : comment les choses se découpent et se recoupent dans la recherche intitulée « Stratégies de récolte chez la fourmi du genre Messor ». Quelle coupure opérer sur la surface topologique ? C’est en s’organisant en surface que la coupure fait surgir les différentes formes où peuvent s’ordonner les temps de notre expérience. Avant la coupure de la bande, nous sommes dans l’indécision. Or il y a plusieurs aspects à la récolte, au traitement des animaux, aspects qui tiennent compte des positions subjectives de l’expérimentateur.
Poser la question de ce qu’ont représenté les fourmis dans notre vie, c’est déjà réaliser une première entaille dans le déroulement d’un discours qui n’est plus exclusivement d’ordre scientifique. Il s’agit donc de poursuivre la coupure jusqu’à son terme pour mettre à découvert ce qui a été entraperçu lors de l’expérimentation et qui se couvre généralement d’une vérité de fiction.
Notre recherche sur les fourmis du genre Messor a partie liée avec l’observation du rat dans un labyrinthe. Le rat doit trouver le mécanisme pour accéder à la nourriture après une série d’essais et d’erreurs. Le rat, mis en présence d’une autre épreuve du même ordre, apprendra-t-il plus vite ? Or, c’est avec ce qu’il sait que l’expérimentateur invente le montage du labyrinthe. Les hypothèses sont posées par le biais d’un dispositif dont on s’imagine qu’il exclut le caractère orienté de la question.
Les méthodes de calcul, des plus simples aux plus sophistiquées : rythme d’activité des différentes espèces, analyse factorielle ont la particularité de s’appliquer à un espace métrique et non topologique. Ce qui manque au décompte pour définir la place du sujet, c’est le temps qu’il faut pour se retrouver dans son compte. Ce ne sont pas tant les emprunts que j’ai réalisés au monde agricole, comme la ventilation éolienne pour le tri des graines ou l’observation des stratégies de récolte dans le milieu naturel, c’est l’imprégnation des opérations mentales qui se trouvent par là-même engagées dans la démarche scientifique.
Les expressions « fourmi travailleuse » ou « fourmi ouvrière » sont des formules qu’on nous met dans le crâne depuis l’enfance. Les Myrmidons, dans les Métamorphoses d’Ovide, étaient de simples fourmis ouvrières sur l’île d’Egine dont la population fut décimée par la peste. Zeus transforma les fourmis en humains pour constituer le peuple des Myrmidons, peuple qui participa à la guerre de Troie. Le « faire nombre » des Myrmidons conduit à la guerre et à la disparition des peuples. Nous sommes là dans le domaine du mythe, où la vérité est immanente au fait de raconter. Il n’y a pas de réalité extérieure indépendante de ce qu’on dit.
Dans l’espace agricole, les fourmis ne figurent pas dans la catégorie des espèces d’insectes parasites au même titre que le charançon du blé, le doryphore, la piéride du choux pour ne citer que quelques exemples. Les fourmis constituent plutôt des espèces inoffensives, souvent ignorées dont la classification demeure le plus souvent inconnue du monde paysan, exceptées les espèces de fourmis favorisant l’élevage de pucerons.
Le classement des certains insectes dans la catégorie des parasites répond à des exigences de rentabilité et de conservation des récoltes. Les caractéristiques observées sur les plantes et les réserves de grain sont les signes qu’il faut détecter rapidement pour y apporter un traitement approprié. Ce classement hétéroclite, soumis à une exigence de déterminisme et d’efficacité, implique déjà une théorie des causes. Cette démarche nécessite un sens aigu de l’observation des espèces locales. Cette science du concret, issue de l’expérience, en concevant et nommant les phénomènes du quotidien, postule un déterminisme global et intégral. Ce savoir n’est pas fonction de la seule utilité pratique, une épaisseur d’humanité et de traditions en commandent l’organisation.
Ceci constitue le témoignage d’une redécouverte. Mon père semait et récoltait avec succès. Je lui supposais un savoir solide, acquis par l’expérience. Les mauvaises récoltes ne remettaient jamais en cause mes convictions. J’invoquais les mauvaises conditions météorologiques et je m’en tenais invariablement à cette version des faits.
Je n’ai jamais su ce qui le mettait en colère et ce qui le poussait à exercer une violence aussi brutale envers les animaux. Il n’était plus que voix tonnante, il voulait se faire entendre d’animaux qui ne l’écoutaient pas. Cet acte obstiné et répété commémorait cette rencontre immémorable. Il inscrivait là, dans l’animal domestique qu’il attaquait, un impossible à atteindre, il y rencontrait quelque chose d’impossible à d’hommestiquer. Les deux classes, animaux sauvages et animaux domestiques ne constituent pas des classes hétérogènes. Un animal de l’une des classes peut passer dans l’autre classe.  Or, il ne s’agissait pas de domestiquer des animaux sauvages, mais plutôt de réduire à la soumission des animaux déjà domestiqués, de provoquer l’hébétude chez l’animal en exerçant une forme de violence sauvage. Ainsi son corps se trouvait engagé dans le faire apprendre à tout prix. Quelque chose du corps vivant, du corps animal entrait en jeu. Ne pas savoir à qui cette violence était adressée, ni comment la déjouer, suscitait un véritable désarroi. 
Ce qui fait le prix de notre recherche, c’est de mesurer ce qui manque au décompte pour définir la place de l’expérimentateur, éprouver ce à quoi tient l’expérimentateur, ce qui le tient, ce qui tourne autour de ses positions subjectives. L’expérimentateur porte la marque d’une histoire singulière. Dès lors, il s’agit de démontrer la possibilité d’une homogénéité et d’une continuité entre un champ intérieur et un champ extérieur.
Il s’agit de contribuer au savoir, d’inventer un savoir nouveau, en témoignant pour ce qui me concerne d’une extériorité au sein même du discours de la science. Dès lors, il ne s’agit pas tant de raconter une histoire que de montrer ce qui fonde le sujet de la recherche à s’y tenir pour partie prenante. L’équilibre est précaire, les voies de passage sont ténues entre intérieur et extérieur, entre nécessité de la théorie et contingence de l’expérimentation.
La recherche scientifique comme voie d’entrée dans l’expérience analytique s’est vérifiée comme première articulation dans les termes d’une épopée scientifique. Cela a eu deux conséquences : c’est la porte ouverte à l’émergence d’un savoir insu et c’est la mise en place d’un non-savoir comme cadre d’un savoir.
Il n’y a de mémoire que de ce qui se conjugue au présent. Ma démarche analytique s’est toujours inspirée de cette brève traversée de la rationalité scientifique. Ce qui est développé ici, c’est quelque chose de tout à fait ramassé, qui ne se présente pas dans toute sa complexité.  Pour élaborer un savoir nouveau à la place de l’horreur de savoir, il faut en passer par la mise en forme du symptôme et par sa réduction. Ce qui fait obstacle à l’avancée du savoir relève de notre propre méconnaissance : nous l’avons sous le nez et nous ne voulons rien en savoir.