ANTZ ou FOURMIZ

Alain Lenoir mis à jour 14-Mai-2018

La fiche du film
L'analyse du Monde (12 novembre 1998)
L'analyse de Télérama (11 novembre 1998)
L'analyse du Nouvel Observateur
Un site parodique à l'image du journal "Le Monde"
Deux analyses de Libération (11 novembre 1998)


La fiche du film

Production: DreamWorks SKG
Réalisateurs : Antz est leur premier long-métrage animé.

Eric Darnell, Etudiant en journalisme TV (Université du Colorado), diplômé en animation expérimentale à CalArts. Il a rejoint le département Animation de Personnages chez PDI en 91. Il a réalisé depuis de nombreuses pub.
Tim Johnson, Etudiant en littérature anglaise à l'Université Northwestern. Il a ensuite travaillé pendant 2 ans comme freelance en tant que réalisateur. Il a créé le département Animation de Personnages pour PDI en 80.

Scénaristes : Todd Alcott, Chris & Paul Weitz
Musique : Steve Maslow, Gregg Landaker
Montage : Stan Webb
Animation 3D : Pacific Data Images. Spécialisé dans l'animation 3D, ce studio (filiale de DreamWorks SKG) est un concurrent du célèbre Pixar (lié à Disney). Après 18 ans d'existence, cette société de la Silicon Valley a participé à de nombreux effets spéciaux (dont Batman 2,3 et 4, Lethal Weapon 3, Eraser, Cliffhanger, Ghost, Star Trek 6, Terminator 2). C'est avec les pubs que PDi a connu ses premiers succès (de Milky Way à Budweiser, en passant par Perrier).
 


L'analyse du Monde (12 novembre 1998)

Fourmiz. Images de synthèse et voix de comédiens célèbres - Une utopie hollywoodienne chez les insectes

Film américain d'Eric Darnell et Tim Johnson (1 h 19)

Le héros de Fourmiz s'appelle Z-4196. C'est une fourmi membre de la classe des ouvriers. Il travaille à longueur de journée dans les mines enterrées sous la gigantesque cité- fourmilière. Seules quelques séances de psychothérapie lui donnent l'occasion d'exprimer son angoisse existentielle et le sentiment qu'il n'est pas fait pour une vie en collectivité si contraignante. Tombé amoureux de la Princesse, il échangera sa place avec celle de son ami, valeureux représentant de la classe des guerriers. Unique survivant d'une bataille rangée avec les termites, il deviendra un héros populaire, déjouera un complot et prendra la tête de la révolte des ouvriers.

Nouvelle production de la société DreamWorks, Fourmiz est un film d'animation en images de synthèse. Ce ne sera pas cette fois encore que les nouveaux procédés numériques parviendront à égaler en beauté graphique et en élégance l'animation traditionnelle. Mais, si l'on pense que la peinture d'un univers uniforme d'insectes, créatures brunâtres au visage triangulaire, doit s'accommoder d'une certaine laideur visuelle, c'est réussi.

UN WALT DISNEY HYGIÉNIQUE

Le film d'Eric Darnell et Tim Johnson fait parfois rire, mais c'est en fonction d'un seul et unique principe, la parodie des clichés et conventions du cinéma américain contemporain, depuis les films de Woody Allen jusqu'à Rambo, que l'on retrouve dûment caricaturés dans diverses situations. En version originale, les voix des bestioles sont d'ailleurs celles de vedettes (Woody Allen, Sharon Stone, Sylvester Stallone, Christopher Walken). Tout l'humour du film fonctionne donc sur la capacité à rapprocher ces voix collées à une hideuse et anonyme créature aux types de personnages incarnés habituellement par les acteurs à qui elles appartiennent.

Fourmiz, mine de rien, en dit long sur le modèle hollywoodien actuel, sur un système à la fois naïf, cynique et conquérant qui est celui dont Spielberg (qui a produit le film) s'est fait l'orchestrateur. Z-4196 est à la recherche d'un lieu utopique, d'un paradis où la nourriture coulerait à flot et le travail serait inutile. Il le découvrira sous la tonne d'une poubelle au bord de l'autoroute, débordant de trognons de pommes et de papiers gras.

Le bonheur du personnage est alors figuré par la transformation de l'endroit en un gigantesque Luna-Park. En désignant le parc d'attraction non seulement comme l'expression de la félicité mais également, ainsi que l'y invite l'allure de fable antitotalitaire du scénario, comme un parangon de la civilisation, Spielberg est bien le successeur de Walt Disney et de son rêve hégémonique. Un successeur fort hygiénique, puisque son Disneyland est constitué d'un tas d'ordures, les déchets recyclés de l'histoire de Hollywood.

  • J.-F. R.

  •  L'analyse de Télérama (N° 2548 - 11 novembre 1998)
    Les avis sont partagés : Amour et coup d'État dans une fourmilière. Doublées par Woody Allen et Stallone, les p'tites bêtes virtuelles agacent ou émerveillent.
  • Pour : Fourmiz Fourmillant d'idées...
  • Noyée dans le grouillement concentrationnaire de sa colonie. une petite fourmi ouvrière - elle s'appelle Z - désespère de s'évader. Elle ou plutôt il (c'est une fourmi mâle) rêve d'insectopia, un monde paradisiaque où il aimerait tant emmener Bala. la belle princesse dont il est tombé amoureux. Un peu geignard. il soliloque. impatient de retrouver son psy : Où vais-je ? Où cours-je ? Y a-t-il un ailleurs ? On croirait voir Woody Allen dans son grand numéro de maniaco-dépressif. D'ailleurs. c'est lui... enfin. c'est sa voix (dans la version originale, à ne pas manquer !). Le rôle a été écrit pour lui ". C'est une des meilleures idées de ce dessin animé très attendu. Il s'agit en effet du deuxième long métrage entièrement conçu en images de synthèse. après le mémorable Toy Story.

    Techniquement, à l'exception de quelques gros plans pas très heureux, tout est partait. Il y a même un + plus > dans la bande-son, puisque. outre Woody Allen, ce sont des stars qui doublent chacun de, personnages principaux. lesquels leur ressemblent plus ou moins. L'intrigue - une love story- sur fond de coup d'État dans une fourmilière - s'enrichit donc d'un amusant jeu de piste (qui est qui ?). Sylvester Stallone " est " Weaver, la fourmi soldat qui refuse de parler sous la torture. et on croit voir Rambo ! Mandibule, le général félon. ressemble à Gene Hackiiiaii, et le soldat Barbatus a la mâchoire de Danny Glover ( 1).

    Bien sûr. le vrai héros c'est Z, la fourmi maladroite, incapable de marcher au pas ]or,, d'un défilé militaire, obnubilé qu'il est par sa belle princesse (doublée par-... Sharon Stone 1). C'est peu dire que la voix de Woody Allen vampirise le film. On pense même à Bananas quand Z se retrouve involontairement à la tête d'une révolution Les scènes de foule sont éblouissantes : attaque d'une termitière. Final apocalyptique, avec des myriades de fourmis accrochées les unes aux autres pour échapper à l'inondation. Et soudain, quand on change d'échelle - le couple en fuite se retrouvant collé sur un chewing-gum, sous la semelle d'un humain -, la séquence est sidérante.

    Fourmiz, c'est l'anti-Microcosmos : la fantaisie y est poussée à l'extrême. Et c'est souvent ... fourmidable !

    Bernard Génin

    (1) Les distributeurs français ont bien entendu fait appel aux doubleurs habituels de ces comédiens : Daniel Lafourcade (Woody Allen), Alain Dorval (Sylvester Stallone), etc.
  • Contre : Fourmiz … ou rase-mottes
  • Elle dit et redit quelque chose de bizarre, la petite fourmi. Elle dit qu'elle en a assez de se préoccuper du bien de la communauté. Marre que le produit de son travail revienne à la collectivité et non à elle seule. Ça la déprime que tout le monde soit logé à la mérite enseigne ... Exclusivement collectiviste. au même titre que l'URSS hier, la fourmilière est un modèle angoissant. Un no man's land du désir. sans personne à envier ni à admirer.

    Impossible. donc. d'en rester là. Il faut que la fourmi Z se démarque. distingue. Elle se fera applaudir en prêchant les vertus de l'individualisme. Avec des injonctions du type " Soyez vous-même ". Comme Nike ou Coca-Cola. Dans une fourmilière. c'est drôle. Mais, vu la teneur anthropomorphique de l'affaire, la fourmilière ne vaut que métaphore de l'humanité. Notre société est-elle encore trop solidaire. pas assez individualiste " Quelle est donc Cette "uniformité" que dénonce la fourmi Z '? Quid de l'uniformité que Jeffrey Katzenberg, producteur du film. cautionna longtemps dans l'entreprise Disney, où même la longueur de cheveux des employés est réglementée Quid de 1'uniformité visuelle. très informatique, qui caractérise le film " Pour qui cherche la petite bête derrière l'image de synthèse, la rengaine " politique " de la fourmi Z sonne à la fois creux et faux

    Louis Guichard


    Pour spectateurs de 5 à 105 ans : Des fourmis et des stars

    Réalisés par Eric Darnell et Tim Johnson en images de synthèse, ces drôles d'insectes ont les voix de Woody Allen, Sharon Stone ou Sylvester Stallone. Fourmidable !

    Étendue sur le divan de son psychanalyste à quelques mètres au-dessous de Central Park, une fourmi ouvrière parle de la difficulté d'être. Lasse de fourmiller, elle voudrait devenir un individu, se singulariser, se démêler de la multitude anonyme de ses pairs. La fourmi s'appelle Z. Au sein de la fourmilière, c'est donc la dernière des dernières, le dessous du panier de pique-nique. Et Z d'évoquer sa virilité défaillante ("Je peux à peine soulever dix fois mon propre poids"). C'est Woody Allen qui lui prête sa voix à cet hyménoptère maniaco-dépressif.

    Après avoir survécu à un bataillon de termites, à un chewing-gum et à une inondation façon " Metropolis " de Fritz Lang, Z finira par ébranler l'ordre militaro-totatitaire de sa colonie et conquérir le cœur de la princesse Bala (Sharon Stone), avec l'aide d'une fourmi soldat (Svlvester Stallone) et d'une fourmi ouvrière Jennifer Lopez), et malgré la hargne du général Mandibule (Gene Hackman), et de son lieutenant (Christopher Walken). Notons, d'ailleurs, que ces comédiens ne se sont jamais rencontrés physiquement pendant l'enregistrement de Fourmiz.

    Le beau, dans cette comédie d'Eric Darnell et Tim Johnson produite par DreamWorks et entièrement réalisée par ordinateur, c'est que l'his- toire de Z est aussi l'histoire de la technologie dont on procède. Cette histoire, c'est la conquête de l'individualité. Comment donner une âme à un assemblage de polygones ? Trois ans après " Toy Story ", l'animation numérique s'est considérablement affinée. A côté de Z, Buzz l'Eclair ressemble à une pantoufle. "Le défi, explique Eric Darnell, qui a réalisé, entre autres, un clip du groupe REM ("Get Up"), c'était de donner l'illusion au spectateur qu'une fourmi peut avoir une épaisseur psychologique, qu'elle peut par exemple, dire une chose et en penser une autre. Ici, 300 commandes animent la face de chaque personnage principal, ce qui permet des milliers d'expressions différentes. En regardant le général Mandible, Gene Hackman nous disait : "Dites donc, j'aimerais bien pouvoir faire ça avec mes sourcils." Quand à Woody Allen, il n'a pas pu voir le résultat final de sa séquence avec Z. Il nous a dit : "Ne le prenez pas mal, mais je ne regarde par non plus mes propres films. Je ne supporte par de me voir sur un écran :".

    Si l'animation numérique excelle à fabriquer des insectes (" Insectors ", " Starship Troopers "), si elle parvient désormais à individualiser les fourmis, elle peine encore à animer s humains : " On a du mal avec les vêtements, la peau, les cheveux, mais on va bien finir par y arriver ", explique Tim Johnson, qui a réalisé, entre autres, l'épisode spécial Halloween 1995 des " Simpsons ". Et en effet, quand on regarde Darnell (le petit rond) et Johnson (le grand maigre), on sent qu'après avoir insufflé un Dasein presque heideggerien à un amas de polygones, il ne leur suffirait guère que d'un nouveau software à cheveux numériques pour vous trousser une vie de saint Augustin en 3 D avec la voix de Jim Carrey et celle de Courtney Love pour le rôle de Monique.

    La fabrication de " Fourmiz " a duré deux ans et pendant ce temps-là, la technologie n'a cessé de progresser. En 1998, Darneil et Johnson ont pu créer des plans qu'il était impossible de fabriquer en 1995, au début du tournage. Un nouveau programme, conçu par l'équipe de Pacific Data Image, a permis de digitaliser la dialectique de l'individu et de la foule. Comment représenter

    un groupe en mouvement de 60 000 fourmis ? Grâce au simulateur de foule, un logiciel dont le seul nom incline à la rêverie politique, et à un homogénéisateur d'images qui peut isoler une personne dans une masse - comme dans cette séquence où Z, embrigadé dans l'armée des fourmis, se montre incapable de marcher au pas et bouscule un soldat (je pense donc je ne suis pas).

    Résumons. " Fourmiz " est un film " fourmidable " pour enfants et adultes de 5 à 105 ans, plein d'un humour noir à la Tim Burton, avec des chansons de John Lennon, Doris day, Johnny nash ou Pete Seeger (" Guantanamera "), ce qui change des ritournelles spongiformes du Bossu de Notre-Dame. Hélas, la recherche de l'individualité est une quête décidément bien difficile : aux Etats-Unis, dès le 20 novembre, Disney ripostera aux " Fourmiz " de DreamWorks en lançant " Bug's Life ", l'histoire de la fourmi Flick qui, après avoir survécu à une armée de sauterelles, conquit le cœur de la princesse Atta... Où est l'insecticide ?

    Fabrice Pliskin (Nouvel Observateur, p. 40)


    Un site parodique à l'image du journal "Le Monde"

    Fourmizide met en scène une fourmi de synthèse poussée par son analyste à écrire un journal intime ... :

    FOURMIZIDE de Luc Belallure

    L'acte de naissance bouleversant d'une fourmi diariste, malingre et torturée, qui rêvait d'égaler la qualité d'écriture d'une diariste belge et flamande une fois... dans sa vie.
    Fourmizide (Fra, 1h20) est un film contant sous forme d'un film aux images de synthèse de médiocre qualité l'ascension d'une petite fourmi diariste au sommet de la popularité.
    A 1 mois (on compte en longévité fourmi), confrontée à des troubles existentielles, elle vient consulter son psychanalyste. Ce dernier lui conseille de se répandre au moyen d'un journal intime sur Internet.

    Ce film postule que l'exhibition de ses pensées soulagerait l'auteur d'un poids pesant sur sa conscience. Mais la petite fourmi, à force de se répandre et de se vider encore et encore finit par ne plus rien ressentir. Elle est vide. On ne lui a rien pris, c'est elle qui a tout donné. Et le film se clôt sur une scène très émouvante dans laquelle la petite fourmi diariste se jette en bas du Mont Rushmore, ne souhaitant plus vivre. Mais elle atterrit sur une fourmilière minuscule où elle découvre d'autres fourmis diaristes qui ont fondé une communauté, et ils vivent tous heureux, tous ensemble, tout vide qu'ils sont en eux..

    Lire également "Je fourmille d'idées", ouvrage consacré au film.


      Woody Allen, Sharon Stone, Sylvester Stallone... prêtent leurs voix à des bestioles hilarantes et bagarreuses

    Fourmiz", avec un Z, comme zizanie

    Le meilleur des mondes à l'ordre du jour, un microcosme mi-prolétaire mi-militaire, un moment menacé par des bataillons de termites, se situe quelque part entre les Sentiers de la gloire et les Gaietés de l'escadron (avec un zeste de Big Brother). Mais tout ne tourne pas rond dans le train-train totalitaire de cette communauté caparaçonnée, fonctionnant au pas cadencé, scandé de slogans cocardiers ("Allons bouffer du termite") et agrémenté de beuveries et de gambilles. Même Bala la fille de la reine (promise à un général va-t-en-guerre) s'encanaille avec un prolo en bordée dans un boui-boui sous prétexte d'enterrer sa vie de garçonne.

    Ce bel édifice, déjà miné par Mandibule, son ambitieux prétendant (un putschiste en puissance), est bientôt lézardé par le zinzin Z, Roméo prolo, désireux de retrouver l'inaccessible donzelle. Elément perturbateur allergique à la mécanique de groupe, héros malgré lui obnubilé par l'utopie de la terre promise (Insectopia), Z est propulsé dans la bataille sans trop de bobo, sinon pour ses compagnons d'armes, démembrés au champ d'honneur, perdant la boule ou salement amochés au cours d'un interrogatoire musclé (bavure de soudard).

    Insectopia. Seul rescapé du casse-pipe, notre trublion en proie à des états d'âme (évidemment vocalisé par Woody Allen) ajoute sa verve dans la version originale. Un tonus renforcé par les babils de Sharon Stone (Bala la belle), Gene Hackman (le mégalo Mandibule), les troufions Sylvester Stallone, Danny Glover, le psy Paul Mazursky... tous métamorphosés en imagerie de synthèse, un standard teinté terre de Sienne, déclinable à l'infini (innombrable figuration), conforme à l'unanimisme de cette fable entomologique comportant quelques spectaculaires morceaux de bravoure. Le séjour paradisiaque à Insectopia (dépotoir bariolé) n'est pas non plus sans péril, enjambé par des bipèdes aux redoutables tatanes. Les bestioles qui ne périssent pas écrabouillées (enrobées dans un chewing-gum en guise de linceul) peuvent être trimbalées au diable vauvert, incrustées dans les striures d'une semelle.

    Trois D. Ce second long-métrage animé (après Toy Story), réalisé entièrement sur ordinateur, entend moins démontrer la petitesse de notre monde qu'évoquer l'immensité de l'univers des Fourmiz (Antz en anglais), aux dires des maîtres d'œuvre Tim Johnson et Eric Darnell: "Nous ne cherchons ni à copier la réalité, ni à éliminer les outils de l'animation traditionnelle (crayon et papier nécessaires aux croquis préparatoires, aux dessins clés et à l'élaboration du story-board). Le système PDI (Pacific Data Image) permettant de se déplacer dans un espace à trois dimensions, le spectateur peut d'autant mieux s'intégrer à l'atmosphère du film", constitué d'environ 1 200 plans. Outre les scènes de foule, les nouveaux logiciels de PDI auraient permis d'innover dans l'animation des visages (le mouvement de la bouche entraînant celui des joues et des paupières). Cela dit, ces figurines étant peu ou prou coulées dans le même moule, il eût été probablement beaucoup plus difficile de développer un sujet à partir d'espèces plus diversifiées, du genre arche de Noé.

    Précédents. Le monde des insectes, déjà familier dans le domaine de l'image numérique (la série Insektors de la société française Fantôme a décroché de nombreux lauriers internationaux), n'est pas une nouveauté. Dès 1912, la Cigale et la fourmi, film de poupées de Ladislas Starewitch (une première version russe, d'après la fable de Krylov) fut distribué avec succès en Europe et aux Etats-Unis. Le premier long-métrage en dessins animés grouillant de blattes, de stridulants criquets et d'abeilles butineuses intitulé Mr Bugs Comes to Town, de Max et Dave Fleischer, sorti en 1942 aux Etats-Unis (la même année que le Bambi de Disney), contait déjà les aventures de deux tourtereaux candidats à la terre promise (un jardin suspendu au sommet d'un gratte-ciel de New York).

    Last but not least, A Bug's Life de John Lasseter, le prochain Disney, traitant aussi des formicidés informatisés (pas avant février dans nos salles), était déjà en marche quand Geffrey Katzenberg quitta Disney pour participer à la fondation de DreamWorks, producteur de Fourmiz. L'affrontement sans merci des fourmis et des termites se poursuit hors champ.

    MICHEL ROUDEVITCH (Libération le 11 novembre 1998)


    Disney et DreamWorks sortent les mandibules

    Les deux majors en guerre produisent chacune un film d'animation sur les fourmis.

    Les fourmis, c'est bien connu, sont les seules créatures avec les hommes à faire la guerre. Dans Antz (Fourmiz), le nouveau film d'animation des studios DreamWorks de Steven Spielberg, les armées du général Mandibule attaquent une termitière, et la bataille est féroce. Mais les fourmis de Spielberg ont un autre ennemi, autrement plus redoutable: d'autres fourmis, celles qui envahiront les écrans américains le 20 novembre dans le nouveau Disney, A Bug's Life (Une vie d'insecte). Cette "guerre des fourmis" n'est que la première bataille d'une guerre dont l'enjeu est le secteur peut-être le plus profitable du cinéma: le film d'animation. Elle témoigne de la mutation d'un genre qui connaît une vraie révolution technologique depuis le succès du Toy Story de Disney, premier long-métrage d'animation produit sur ordinateur, en 1995. Fourmiz et A Bug's Life ont aussi été entièrement réalisés sur ordinateur. Tous deux (mais Fourmiz plus que Bugs) visent un public qui dépasse les 3-9 ans, spectateurs traditionnels des dessins animés de fin d'année.

    Pari réussi. Fourmiz, hilarant, raconte les aventures de Z, fourmi anar et névrosée qui s'interroge sur l'Insectopia qui existerait au-delà de la fourmilière. Il se plaint à son psy du manque d'affection inévitable "quand on n'est que l'enfant du milieu dans une famille de 5 millions" et s'entiche de la princesse Bala. Comme le note le New Yorker, "Fourmiz ressemble plus qu'un peu à un film de Woody Allen" et pas seulement parce que ce dernier donne sa voix à Z. Pari risqué mais réussi: depuis sa sortie sur les écrans américains, il y a un mois, Fourmiz caracole au sommet du box-office. Il a attiré plus de spectateurs, et rapporté plus d'argent (75 millions de dollars, soit 412 millions de francs) que tout autre film d'animation non "made in Disney".

    Comme Toy Story, A Bug's Life a été réalisé par Pixar, la société de Steve Jobs, PDG d'Apple, et il a le même metteur en scène, John Lasseter. L'histoire ressemble à celle de Fourmiz comme une fourmi à une autre fourmi: Flik, un insecte courageux travaillé par un individualisme et une anxiété subversifs, devient le héros de sa colonie en luttant contre d'autres insectes (des sauterelles) et gagne l'affection de la princesse Atta. La technologie est la même, bien que Steve Jobs affirme que ses "Bugs" ont bénéficié de "l'animation la plus sophistiquée jamais mise en œuvre, grâce à une puissance informatique dix fois supérieure à tout ce qui a été fait jusqu'ici" (le film a coûté 85 millions de dollars, environ 467 millions de francs). Bug est plus léger, et sans doute plus attirant pour les tout-petits, que Fourmiz, mais les points communs entre les deux films sont si évidents que Jobs et Lasseter accusent Jeffrey Katzenberg, le responsable de l'animation de DreamWorks, de plagiat et "concurrence déloyale". Il leur renvoie l'accusation.

    Lasseter et Jobs avaient présenté le projet A Bug's Life à l'été 1994. A l'époque, les studios d'animation de Disney étaient dirigés par... Katzenberg. Mais peu après, celui-ci avait claqué la porte et s'en était allé fonder DreamWorks avec Spielberg et David Geffen. Katzenberg nie avoir eu connaissance du projet Bug. Il assure n'avoir décidé de tourner Fourmiz qu'à la mi-1995, quand une cadre de DreamWorks, Nina Jacobson, lui en a donné l'idée. Fin 1995, il a appris que Disney travaillait sur un film similaire. Il a alors donné l'ordre à son studio de mettre les bouchées doubles pour que Fourmiz sorte le premier. Le film a été réalisé en deux ans et demi, contre quatre ans pour Bug. Katzenberg accuse Nina Jacobson, passée depuis chez Disney, d'avoir emporté avec elle une copie du scénario de Fourmiz, dont se seraient inspirés les auteurs de Bug...

    Revanche. Cette sombre histoire très hollywoodienne se complique encore du fait que Joe Roth, qui a pris la direction de l'animation chez Disney, raconte que Katzenberg lui a proposé de repousser la sortie de Fourmiz en échange d'un report à l'année prochaine de celle de Bug. Objectif: éviter que les fourmis de Disney ne dévorent le public espéré par DreamWorks pour son grand dessin animé, le Prince d'Egypte — programmé pour le 18 décembre. Cette épopée biblique sur l'histoire de Moïse, est lui aussi un film d'animation à grand spectacle qui vise un public plus âgé, voire adulte. Katzenberg espère qu'il sera sa revanche sur Eisner, à qui il reproche de ne pas l'avoir récompensé pour les succès dont il estime avoir été l'architecte chez Disney, d'Aladin au Roi Lion. Mais Disney a maintenu au 25 novembre la sortie américaine de A Bug's Life qu'accompagne déjà un déferlement de produits dérivés et de pages dithyrambiques dans les journaux. De part et d'autre, on affûte les mandibules...

    PATRICK SABATIER (Libération le 11 novembre 1998)